dimanche 10 janvier 2010

Bouddhisme Zen et psychanalyse

Toutefois, ce serait une erreur de croire que les religions ont en commun autre chose que le souci d’apporter une réponse au problème de l’existence. Dès qu’il s’agit de leur contenu, les religions n’ont plus aucune unité entre elles. Bien au contraire. Comme nous l’avons expliqué déjà à propos de l’individu, deux réponses s’affrontent, diamétralement opposées. La première tente de retourner au stade préhumains, préconscient de la vie, de rejeter la raison, de s’animaliser pour retrouver l’union indifférenciée avec la nature. Ce désir s’exprime sous de nombreuses formes. À l’un des pôles l’on découvre des phénomènes tels que certaines sociétés secrètes germaniques des « Berserkers » (littéralement : Chemises d’ours), dont les membres s’identifiaient à l’ours et où le jeune guerrier, au cours de son initiation, devait « tranmuer son humanité par un accès de furie agressive et terrifiante, qui l’assimilait aux carnassiers enragés ». (Le fait que cette tendance à revenir à un stade préhumain d’union à la nature ne soit pas limitée aux sociétés primitives devient tout à fait clair, si nous établissons une parenté entre les « Berserkers » (« Chemises d’ours ») et les « Chemises brunes » d’Hitler. Tandis qu’une large part des membres du Parti national-socialiste était composée de simples politiciens civils, opportunistes sans vergogne, politiciens ambitieux, junkers, généraux, hommes d’affaires et bureaucrates, le cœur représenté par le triumvirat Hitler, Himmler, Goebbels n’était guère différent des « Chemises d’ours » primitifs animés par une fureur « sacrée ». Et le but poursuivi, accomplissement ultime de leur vision religieuse, était la destruction. Ces « Chemises d’ours » du XXe siècle qui réactivaient effectivement la légende du « meurtre rituel » contre les juifs en agissant ainsi ne faisaient rien d’autre qu’actualiser un de leur plus profond désir : le meurtre rituel. Ils accomplirent ce meurtre rituel d’abord sur les juifs, ensuite sur les populations étrangères, puis sur le peuple allemand lui-même. Pour terminer, en arrivèrent à massacrer leurs femmes, leurs enfants ainsi qu’eux-mêmes, dans un rite final de destruction absolue. Il y a d’autres formes religieuses moins archaïques qui s’efforcent de retrouver l’unité préhumaine avec la nature. On les relève dans les cultes où la tribu est identifiée à un animal totémique, ou encore dans des systèmes religieux voués au culte des arbres, des lacs, des grottes, etc., ainsi que dans les cultes orgiaques, dont le but recherché est l’abolition de la connaissance, de la raison et de la conscience. Dans toutes ces religions, le sacré s’accorde avec la vision d’un homme revenu par transmutation au niveau préhumain de la nature. Le « saint homme » (le shaman, par exemple) et celui qui a poussé jusqu’à l’extrême l’accomplissement de son dessein.

La seconde de ces réponses est apportée par les religions qui cherchent à résoudre le problème de l’existence par la libération totale du stade préhumaine, par le développement des potentialités spécifiquement humaines de raison et d’amour, et qui tentent par là de former une nouvelle harmonie entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’homme. Certes, on a pu relever parmi des sociétés relativement primitives, des tentatives de ce genre, mais la grande ligne de démarcation, pour l’ensemble de l’humanité, semble se situer approximativement vers l’an 2000 av. J.-C. et le début de notre ère. Le Taoïsme et le bouddhisme en Extrême-Orient, la révolution religieuse d’Akenaton en Egypte, la religion de Zoroastre en Perse, la religion mosaïque en Palestine, celle de Quetzalcoalt au Mexique représentent le grand tournant amorcé par l’humanité.

Dans toutes ces religions, une unité est recherchée, qui n’est pas l’unité régressive du retour à l’harmonie paradisiaque préconsciente et préhumaine, mais l’unité sur un plan nouveau : l’unité qui se produit après que l’homme ait expérimenté sa séparation, après qu’il ait traversé le stade de l’aliénation à lui-même et au monde, après qu’il soit pleinement né. Cette unité nouvelle a pour prémices le total développement de la raison humaine, développement qui conduit l’homme au stade où sa raison n’entrave plus la saisie immédiate intuitive de la réalité. Un grand nombre de symboles annonce ce nouveau but et le situe en avant dans le futur, et non dans le passé : le Tao, le Nirvâna, l’illumination, Dieu, le Bien. Les différences entre ces symboles proviennent des variations culturelles et économiques des différentes régions qui les ont vus naître. En Occident, le symbole choisi pour personnifier le but à atteindre fut la figure autoritaire du roi suprême ou du chef tribal suprême. Mais très tôt, dès l’époque de l’Ancien Testament, cette figure a évolué du souverain arbitraire au souverain lié à l’homme par un pacte et par les promesses qu’il contient. La littérature prophétique s’annonce comme une nouvelle harmonie entre l’homme et la nature dans les temps messianiques. Dans le Christianisme, Dieu se manifeste lui-même comme homme. Dans la philosophie de Maïmonide, aussi bien que dans le mysticisme, les éléments anthropomorphes et autoritaristes ont presque totalement disparu, bien qu’ils soient demeurés sans changements notables dans les formes populaires des religions occidentales.

Ce que le Judéo-Christianisme et le Bouddhisme Zen ont en commun, c’est la connaissance de la nécessité d’abandonner « ma volonté » (prise ici dans le sens d’un désir de forcer, de diriger le monde extérieur et intérieur à moi) afin d’être totalement ouvert, coopérant, éveillé, vivant. Souvent, dans la terminologie Zen, cet état est décrit comme « le vide en soi », ce qui ne signifie rien de négatif, mais simplement la disponibilité pour recevoir. Dans la terminologie chrétienne, il est appelé « mourir à soi-même et accepter la volonté de Dieu ». Formulée ainsi, il semble y avoir peu de différence entre l’expérience chrétienne et l’expérience bouddhique. Mais pour autant qu’il s’agisse d’une interprétation et d’une expérience ordinaire, la formulation chrétienne signifie qu’au lieu de prendre lui-même ses décisions, l’homme en laisse le soin au Père omniscient et omnipotent qui veille sur lui et sait ce qui lui convient. Il est évident que dans une telle expérience l’homme ne se fait pas ouvert et coopérant, obéissant et soumis. Suivre la volonté de Dieu dans le sens d’un abandon de son égoïsme est accompli bien mieux, quand il n’existe aucune notion de Dieu. Paradoxalement, c’est en abandonnant l’idée de Dieu que j’accomplis le mieux la volonté de Dieu. Le concept de la vanité, dans le Zen, contient en lui la vraie signification d’un abandon, d’un abandon de sa volonté sans le danger d’une régression vers le concept idolâtrique d’un père secourable.

(Erich Fromm, Bouddhisme Zen et psychanalyse)

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