mardi 12 janvier 2010

Rêve (pour Eblis...)

RÊVE

Il rêve… Dans son rêve, il n’y a que du blanc. Aussi loin que son regard se porte, la neige est partout. Il entend. Le sifflement du blizzard, l’aboiement des chiens, son propre souffle. Il ressent. La morsure du froid sur son visage, ses engelures aux mains et aux pieds douloureuses de plus en plus. Il pense. Il pense à ce qu’il a laissé derrière lui : sa femme adorée, ses enfants déjà trop grands, son chien Trimaran qu’on a dû amputer d’une patte gelée et qui ne peut plus l’accompagner désormais, son chat albinos Fouslecamp, sa maison accueillante et chaleureuse. Il regrette. La chaleur de son foyer, la douceur de ses draps, la sécurité.
Il s’éveille, enveloppé dans son sac de couchage tel une momie. Seul son visage émerge. C’est le matin. La lumière du soleil perce la toile de sa tente. La tempête est terminée. Il doit se lever. Partir. Les chiens sont éveillés et impatients de se mettre en route. Passant la tête dans l’ouverture, un monde irréel s’offre à son regard. La tempête a recouvert le paysage d’une belle neige éblouissante. Que du blanc… et du bleu. Les préparatifs du départ l’occupent presque toute la matinée. Tout doit être bien calé sur le traîneau et la charge bien balancée pour faciliter le travail des bêtes. Il sait tout ça. Il a l’habitude des expéditions. Ses gestes sont précis et efficaces. Son itinéraire bien tracé, il a réussi à avancer l’heure du départ d’un bonne vingtaine de minutes. Il ne doit pas prendre de retard, c’est une question de survie. La tempête n’est pas morte. Ce n’est qu’un sursis. Une éclaircie d’un instant. Il voit déjà le brouillard de neige au loin. Il doit faire vite. Prendre le plus d’avance possible. Alors peut-être aura-t-il une chance. Une chance d’échapper à cet enfer glacé. Il n’en peut plus. Il n’en peut plus de toute cette neige, de ce froid cinglant, de cet univers de cauchemar. Sa raison lui commande de ne plus recommencer cette folie, ce défi aux éléments, ce projet insensé qui revient le hanter années après années et auquel il ne peut résister. Cette quête de l’absolu, cette recherche du divin finira par lui faire perdre le peu de raison qui lui reste. Il le sait.
Les chiens le rappellent à la réalité. Ils sont nerveux. Ils semblent appréhender un danger. Leur instinct les met en garde. Avançant à contrecœur, ils préféreraient sans doute revenir en arrière vers la sécurité et le connu. Il les encourage de ses cris. Ils ne doivent pas s’arrêter. Non, surtout pas. Continuer à avancer coûte que coûte. Le retour en arrière n’est plus possible. Tous leurs muscles doivent tendre vers une seule direction. « En avant ! en avant ! » leur crie-t-il de toutes ses forces. Sa gorge le fait souffrir. Sa voix s’étrangle. Il est malade. Depuis plusieurs jours, il sent monter en lui les symptômes d’une pneumonie. Il a des reflux d’estomac, des diarrhées, de la fièvre. Des tremblements agitent ses mains, son front est brûlant, son corps glacé. Il rêve de plus en plus souvent. Des rêves détaillés, épuisants, où il doit lutter pour sa survie. Il s’éveille trempé de sueur, la tête en feu. Il a pris tous les médicaments dont il s’était muni. En vain. La maladie est toujours présente. Il ne l’a pas vaincu. Tel le choléra, elle prend possession de son corps et de son esprit. Il divague. Il a de plus de plus de difficulté à se maintenir sur le traîneau. Il craint la chute. Sa vue s’embrouille . Il s’affaiblit. Des hallucinations viennent le hanter. Il voit sa femme et ses enfants lui tendre les bras et l’accueillir, tout joyeux de son retour. Il entre dans la maison, respire la bonne odeur de nourriture, la propreté des lieux. Il s’installe dans son fauteuil et caresse son chien, son fidèle ami. Sa femme lui fait couler un bon bain chaud dans lequel il se plonge avec délice. Elle lui prépare son plat préféré : une côtelette d’agneau qu’il déguste lentement en savourant chaque bouchée. Ses enfants l’entourent en bavardant de tout et de rien. Le bonheur est présent dans chaque recoin de cette maison. Sa maison qu’il ne reverra sans doute jamais. Il le sait.
Il est reparti un fois de trop. Il aurait dû écouter sa raison et renoncer pour de bon. Il n’a pas pu. Il est retourné au cœur de ce monde impitoyable et inhumain. L’appel a été trop fort, sa volonté trop faible. Il est reparti vers le froid, la glace, la démesure. Sachant au fond de lui qu’il ne reviendrait pas. Il revoit l’inquiétude dans les yeux de sa femme, l’appréhension, le refus de le voir la quitter à nouveau. La tristesse de ses enfants malgré leur fierté devant les exploits de leur père. Oui, leur fierté si importante pour lui.
Il sait que cette fois, le prix à payer sera élevé. Il le paiera de sa vie. Il est parti pour ne jamais revenir. Il a choisi son destin et ne le regrette plus. Il accepte. Le traîneau l’entraîne de plus en plus profondément dans ce désert blanc. La joie l’habite. Ses doutes l’ont quitté. Il est maintenant persuadé que c’est lui qui a raison. Chacun doit accomplir ce pourquoi il est venu au monde. Une grande paix l’envahit soudain. Il se sent bien. Il ressent une douce chaleur dans tous ses membres. Ses sens sont soudainement décuplés. Il entend des sons qu’il ne percevait pas avant. Le crissement du traîneau sur la surface dure et glacée lui écorche les oreilles, le souffle des chiens lui parvient amplifié comme jamais auparavant. Il sait qu’il va mourir. Ici, tout seul, dans ce désert, avec les chiens comme seuls témoins. Des témoins qui vont s’en doute le dévorer ensuite. Il est désormais indifférent à cette horreur. Il n’est déjà plus tout à fait vivant. Il est parti pour le monde de ses rêves. Il est heureux comme il ne l’a jamais été. Il a enfin trouvé ce qu’il cherchait. La paix de l’esprit. Oui, il a réussi sa quête. Après toutes ces années, il touche enfin au but. Son sacrifice n’aura pas été vain. Ses efforts auront porté fruit. Il ne regrette rien. Tout est accompli désormais. Il peut enfin se reposer. Sa tâche est terminée, sa souffrance disparue. Le tremblement de ses mains a cessé. Il ne sent plus ses engelures. Il est tombé dans la neige pour ne plus se relever. Le traîneau s’est éloigné mais les chiens n’ont pas continué seuls. L’instinct les a avertis d’une situation anormale. Ils se sont arrêtés et attendent les ordres qui ne viendront plus. Le visage dans la neige, sa bouche s’emplit de cette nourriture glacée. Il n’a plus faim, plus soif. Il rêve….

(Dirlandaise)

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