samedi 30 janvier 2010

Un paradis perdu...

"Pour désigner ces années où l'habitaient l'amour de Véronique et la passion de l'orthodoxie, Nil disait, dans son particulier : le temps des illusions lyriques. Que son désir d'unité intérieure et de transparence, éveillé en lui par l'amour d'une femme, se fût révélé n'être qu'une chimère, n'ôtait rien à sa grandeur. De tout ce qui fait le charme et la noblesse de la vie - l'amour, l'art, la religion -, il est possible de démontrer le caractère illusoire, mais cela ne mérite pas moins d'être vécu. Si Véronique avait cessé de l'aimer, si Dieu n'existait pas, tant pis pour eux. C'était Nil qui avait eu raison de croire en cette folie exaltante qu'est l'idéal chrétien du mariage, et les sensations qu'il avait connues grâce à cette folie comptaient parmi ses expériences les plus suaves. En revanche, depuis la catastrophe, le philtre n'opérait plus : quelque chose en Nil s'était brisé sans remède. Quand il allait à l'église - comme le jour de sa rencontre avec Priscille -, la poésie du culte, le ballet des officiants, la flamme des cierges devant les icônes, les chants puissants et doux, les volutes de parfum s'échappant des encensoirs telles les âmes des bouches des morts sur les enluminures du moyen âge, l'émouvaient comme autrefois, mais, dans le même temps, il savait qu'il n'était plus à l'église qu'un intrus, qu'un indésirable, et que, jusqu'à sa mort, ce paradis demeurerait un paradis perdu."

Gabriel Matzneff, Ivre du vin perdu


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