vendredi 26 février 2010

Le plus grand silence...

"En atteignant la crête de Magazine Hill, il fit halte et suivit du regard le fleuve jusqu'à Dublin, dont les feux étaient rouges et accueillants dans la nuit froide. Il baissa les yeux vers le bas de la colline et, au pied de celle-ci, à l'ombre du mur d'enceinte du parc, il vit des silhouettes humaines allongées. Ces amours vénales et furtives le remplirent de désespoir. Il s'en prit à la rectitude de ses sentiments ; il sentit qu'il avait été proscrit du festin de la vie. Un seul être humain avait paru l'aimer et il lui avait dénié vie et bonheur : il l'avait condamnée à l'ignominie, à une mort honteuse. Il savait que les créature prostrées au pied de ce mur le regardaient et désiraient son départ. Personne ne voulait de lui ; il était proscrit du festin de la vie. Il tourna son regard vers le fleuve gris et luisant, qui serpentait vers Dublin. Au-delà du fleuve il vit les méandres d'un train de marchandises qui quittait Kingbridge Station, tel un ver à tête de feu serpentant dans l'obscurité, obstinément et laborieusement. Le train sorti lentement de son champ de vision ; mais dans ses oreilles il entendait toujours le bourdonnement laborieux de la motrice qui répétait les syllabes de son nom.

Il revint sur ses pas en suivant le même chemin, et la cadence de la motrice continuait de battre à ses oreilles. Il commençait à mettre en doute la réalité de ce que lui disait sa mémoire. Il s'arrêta sous un arbre et laissa le rythme s'éteindre peu à peu. Il ne sentit pas sa présence à côté de lui dans l'obscurité ni sa voix lui effleurer l'oreille. Il resta quelques minutes à l'écoute. Il n'entendait rien : dans la nuit régnait le plus grand silence. Il tendit l'oreille à nouveau : le plus grand silence. Il sentit qu'il était seul."

(James Joyce, Gens de Dublin)

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