jeudi 11 février 2010

Le vision vertigineuse du cosmos

"Dans tout haïku, il y a un dévoilement. Et ce dévoilement provoque une surprise d'autant plus grande qu'il contrarie notre attente, prend à contre-pied nos présupposés et nos préjugés. Le principe de "kôgokizoku" (s'éveiller à l'élevé et retourner vers le bas) n'est pas tellement une invitation à anoblir l'expérience ordinaire qu'une exhortation à percevoir la noblesse au sein même de l'expérience ordinaire. Pour qui est "éveillé à l'élevé", le précieux et le grand se donnent dans l'humble et l'infime, la vérité la plus profonde jaillit du détail le plus superficiel. Le haïku exprime ce renversement par lequel une chose indigne se charge d'une valeur inestimable, par lequel un incident insignifiant ouvre des perspectives indicibles.

Ainsi de ce poème d'Issa :

"Comme est magnifique
par un trou dans la cloison
la Voie lactée"

La cloison dont il s'agit est cette cloison coulissante typiquement japonaise (shôji) composée d'un cadre en bois et de papier de riz laissant pénétrer la lumière et qui permet d'isoler à volonté une pièce, par exemple une chambre à coucher pour la nuit. On imagine qu'Issa s'est retiré pour dormir. La cloison donne sans doute sur la véranda qui court le long de la maison. Le papier a été déchiré à un endroit. Issa s'en aperçoit alors qu'il s'est allongé sur son futon. Obéissant à une curiosité parfaitement vaine, il approche son visage du minuscule trou. Celui-ci ne lui donnera rien à découvrir qu'il ne connaissait déjà. Il ne lui offrira rien à contempler qu'il n'observerait bien mieux s'il écartait tout simplement les panneaux. Il applique son oeil à cette petite ouverture fortuite et accidentelle dans un mouvement ludique et enfantin. Et la Voie lactée lui éclate à la figure.

Un détail trivial et dérisoire (un trou dans une cloison en papier), un geste enfantin (y coller son oeil) font basculer dans la vision vertigineuse du cosmos. Un infime trou ouvre les portes de l'infini. Le vertige ressenti à la vue de la Voie lactée est d'autant plus intense que l'incident qui nous y confronte est fortuit et presque risible. Le haïku dégage une impression de libération soudaine, communique une sensation d'expansion infinie, comme si les limites de l'espace et du temps étaient d'un seul coup abolies."

L'art du haïku

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