vendredi 12 février 2010

L'ermitage de l'irréelle demeure

"Au-delà du monastère d'ishiyama, de l'autre côté d'Iwama, s'élève une colline qui s'appelle Kokubu. Elle tiendrait son nom du monastère provincial qui autrefois existait là. Quand on a traversé l'étroit cours d'eau qui s'écoule en contrebas, il suffit de trois tournants du chemin et de deux cents pas pour parvenir à un temple dédié au dieu Hachiman. L'édifice abrite une grande statue du bouddha Amida. Les intégristes du shinto en conçoivent un extrême ressentiment, les autres rendent grâce à l'intrus d,adoucir sa lumière et de s'unir à la poussière pour le profit des hommes. Peu de gens venant s'y recueillir, l'endroit n'en paraît que plus sacré. Dans la quiétude qui l'environne se dresse une hutte abandonnée. L'auvent est recouvert d'armoises et de bambous nains, le toit fuit, les murs s'effritent. Le renard et le blaireau en ont fait leur repaire. On l'appelle l'ermitage de l'irréelle demeure. Le propriétaire en était un moine, oncle du valeureux guerrier Suganuma Kyokusui. Maintenant que huit longues années sont passées, de lui ne reste rien d'autre que ce nom : le vieil homme de l'irréelle demeure.

Moi-même, cela fait tout juste dix ans que j'ai délaissé la vie citadine. Approchant la cinquantaine, le corps tel une chenille qui aurait abandonné son fourreau de soie, tel un escargot qui aurait perdu sa coquille, le visage brûlé par le soleil ardent de Kisagata dans les montagnes d'Ôu, après avoir peiné dans le sable profond, usé mes talons sur les grèves de la mer du Nord, je flotte cette année sur les vagues d'un lac. Me fiant à l'ombre du roseau censée retenir le nid flottant du grèbe, j'ai de la hutte changé le chaume de l'auvent, réparé la clôture, et au début du quatrième mois je m'y suis provisoirement installé - pour bientôt ne plus songer à jamais la quitter.

L'été est là mais le printemps tarde à se retirer. Les azalées sont toujours épanouies, les glycines s'accrochent aux pins, de temps en temps passe un coucou, même les geais donnent de leurs nouvelles. Que m'importe que le pivert creuse, je ne puis m'empêcher de le trouver charmant. Mon âme est transportée vers le sud-est de Wu et Ch'u ; j'ai le sentiment de me tenir devant les rivières Hsiao et Hsiang ou face au lac de Tung-t'ing. Les montagnes se dressent au sud-ouest ; il n'est pas d'habitation qui ne soit suffisamment éloignée ; une odorante brise méridionale descend des cimes et le vent du nord au contact du lac se fait rafraîchissant. Dans la direction du mont Hiei et des hauts pics de l'Hira, la brume voile les pins de Karasaki ; il y a un château, il y a un pont, il y a des bateaux de pêcheurs. Voix des bûcherons sur le chemin de la montagne de Kasatori, chant paysan en contrebas dans les rizières où l'on repique le riz, dans le ciel obscurci du soir, traversé de lucioles, cri retentissant des râles d'eau - d'un beau paysage, il n'est rien de plus que l'on puisse désirer.

Le mont Mikami qui évoque le mont Fuji me rappelle mon ancienne maison de Musashino ; le mont Tanakami fait défiler le souvenir des poètes d'autrefois. On aperçoit les hauteurs de Sasahoga, la pointe de Senjôga, le mont Hakamagoshi. Dans le village de Kurozu, ombragé de sombres ramures, on va relever les barrages à poisson tout comme il est dit dans le Manyôshû (la première anthologie de poésie japonaise, compilée au huitième siècle). Pour avoir une vue plus belle encore, j'ai escaladé la hauteur qui s'élève derrière la hutte, construit dans les pins une plate-forme sur laquelle j'ai étalé une natte de paille que j'appelle mon siège de singe. Je ne cherche pas à rivaliser avec Chu-Ch'uan qui se confectionna un nid dans un pommier sauvage, ni avec Wang-Weng qui édifia sa hutte au sommet du Chu-po. Je ne suis qu'un endormi de montagnard qui étend ses jambes, la mine indolente, et écrase les puces face aux sommets désertés.

De temps en temps, quand je me sens gaillard, je descends dans la vallée puiser de l'eau à la rivière pour me faire à manger. Mon coeur s'émeut au bruit de l'eau qui s'égoutte ; en un rien de temps le réchaud est prêt. L'ancien propriétaire était un homme aux sentiments particulièrement élevés dont la piété n'avait que faire d'un toit. L'aménagement ne saurait être plus simple. À côté de la pièce dédiée à Bouddha, il n'est prévu qu'un réduit pour ranger le couchage.

Un supérieur du monastère de Tsukushikôrasan, le fils d'un certain Kaï du temple de Kamo, étant récemment monté à Kyoto, je lui ai fait demander par une connaissance une calligraphie. Il a volontiers encré son pinceau et m'a envoyé, tracés de sa main, les trois caractères : ermitage de l'irréelle demeure. L'inscription est devenue le mémento de ma hutte. Essentiellement, c'est une cabane de montagne, ou un refuge ; elle n'est pas là pour qu'on y entasse les choses. Un chapeau en écorce de cyprès ramené de Kiso, une cape de pluie faite de joncs rapportée du Nord : voilà ce qui pend au poteau qui jouxte mon chevet. De temps en temps dans la journée, un visiteur vient me divertir ; le vieux prêtre desservant le temple ou un villageois passent me voir. "Les sangliers affamés saccagent les plants de riz, les lapins traversent les champs de haricots", de tracas campagnards qui m'étaient inconnus ils m'entretiennent. Dès que le soleil s'incline sur les crêtes, je m'assieds tranquillement dans le soir. Pendant que j'attends la lune, je tiens compagnie aux ombres, puis, ayant allumé la lampe, avec l'ombre de mon ombre, je dispute du bien et du mal.

De mes propos il ne faut pas conclure que j'ai un amour démesuré de la solitude au point de me retirer au fond des montagnes. C'est à cause de ma santé fragile, de ma fatigue du commerce des hommes, que j'ai l'air de quelqu'un qui hait le monde. Sans cesse je pense aux écarts que je commis au fil des années. Il fut un temps où j'enviais la trempe de ceux qui ambitionnent des postes officiels ; j'ai même songé à entrer dans les ordres. Puis je me suis livré sans but aux nuages qu'entraîne le vent. J'ai travaillé mes sentiments au contact de la fleur et de l'oiseau, et cela même est devenu mon moyen de subsistance. Aussi peu talentueux et habile que j'étais, j'ai finalement embrassé la voie de la poésie. Po-Chu-i en détruisit l'harmonie de ses cinq organes, Tu-Fu en a dépéri. De l'intelligence et de la bêtise, de la qualité du style, tous n'ont pas une part égale, pourtant chacun n'habite-t-il pas une irréelle demeure ? Mais brisons là, il est temps d'aller se coucher."

"Pour l'instant se blottir
il y a aussi un chêne
dans le bosquet d'été"

Bashô

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