dimanche 21 février 2010

José Rizal - Ma dernière pensée

Adieu, Patrie adorée, pays chéri du soleil
Perle de la mer d'orient, notre Éden perdu
Je vais, joyeux, te donner ma triste et sombre vie
Et fût-elle plus brillante, plus fraîche, plus fleurie
Encore je la donnerais pour toi, je la donnerais pour ton bonheur

Sur les champs de batailles, dans le délire des luttes
D'autres te donnent leur vie, sans hésitation, sans remords.
Qu'importent le lien du sacrifice, les cyprès, le laurier ou le lys,
L'échafaud ou la rase campagne, le combat ou le supplice cruel :
L'holocauste est le même quand le réclament la Patrie et le foyer.

Je meurs au moment où je vois se colorer le ciel,
Quand surgit enfin le jour derrière la cagoule endeuillée de la nuit !
S'il te faut de la pourpre pour teindre ton aurore,
Prends mon sang, épands-le à l'heure propice
Et que le dore un reflet de sa naissante lumière.

Mes rêves d'enfant à peine adolescent,
Mes rêves de jeune homme déjà plein de vigueur,
Furent de voir un jour, joyau de la mer Orientale,
Tes yeux noirs séchés, ton tendre et doux front relevé,
Sans pleurs, sans rides, sans stigmates de honte.

Songe de ma vie entière, ô mon âpre et brûlant désir,
Salut ! te crie mon âme qui va bientôt partir.
Salut ! oh ! qu'il est beau de tomber pour que ton vol soit libre,
De mourir pour te donner la vie, de mourir sous ton ciel,
Et de dormir éternellement sous ta terre enchantée.

Sur mon sépulcre, si tu vois poindre un jour
Dans l'herbe épaisse une humble et simple fleur,
Approche-la de tes lèvres et y embrasse mon âme ;
Que je sente sur mon front descendre dans la tombe glacée
Le souffle de ta tendresse, la chaleur de ton haleine.

Laisse la lune m'inonder de sa lumière tranquille et douce.
Laisse l'aube épanouir sa fugace splendeur.
Laisse gémir le vent en long murmure grave,
Et si quelque oiseau sur ma croix descend et se pose,
Laisse l'oiseau chanter son cantique de paix.

Laisse l'eau des pluies qu'évapore le brûlant soleil
Remonter pure au ciel emportant ma clameur
Laisse un être ami pleurer ma fin prématurée,
Et par les soirs sereins, quand pour moi priera quelqu'un,
Prie aussi, ô Patrie, prie Dieu pour mon repos.

Prie pour tous ceux qui moururent sans joie,
Pour ceux qui souffrirent d'inégalables tourments,
Pour nos pauvres mères gémissant leur amertume,
Pour les orphelins et les veuves, pour les prisonniers qu'on torture,
Et prie aussi pour toi qui marche à ta rédemption finale.

Et quand dans la nuit obscure s'enveloppera le cimetière,
Et que seuls les morts abandonnés y veilleront,
Ne trouble pas le repos, ne trouble pas le mystère.
Si parfois tu entends un accord de cithare ou de psalterion,
C'est moi, chère Patrie, c'est moi qui te chanterai.

Et quand ma tombe, de tous oubliée,
N'aura plus ni croix, ni pierre, qui marquent sa place,
Laisse le laboureur y tracer son sillon, la fendre de sa houe,
Et que mes cendres, avant de retourner au néant,
Se mélangent à la poussière de tes pelouses.

Lors peu m'importera que tu m'oublies ;
Je parcourrai ton atmosphère, ton espace, tes rues ;
Je serai pour ton oreille la note vibrante et limpide,
L'arôme, la lumière, les couleurs, le bruit, le chant aimé,
Répétant à jamais l'essence de ma foi.

Patrie idolâtrée, douleur de mes douleurs,
Chères Philippines, écoute l'ultime adieu ;
Je laisse tout ici, ma famille, mes amours,
Je m'en vais là où il n'y a ni esclaves, ni bourreaux, ni tyrans,
Où la foi ne tue pas, où celui qui règne est Dieu.

Adieu parents, frères, parcelles de mon âme,
Amis de mon enfance au foyer perdu,
Rendez grâce : je me repose après le jour pénible.
Adieu douce étrangère, mon amie, ma joie,
Adieu êtres aimés : mourir c'est se reposer.

José Rizal, traduit de l'espagnol

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