lundi 22 mars 2010

Aucun ne porte d'uniforme...

"C'est par un pur hasard, en ce matin glacé de la fin février, que des habitants de Grozny m'emmènent "voir les corps" près de la base militaire de Khankala. J'ai décompté 47 silhouettes déposées à même le sol blanchi à la chaux d'un gigantesque entrepôt situé derrière la kommandantura du centre de Grozny. À la recherche d'un proche disparu, femmes et hommes tournent à pas lents, en silence, autour de chaque forme humaine. Les hommes murmurent des prières, les femmes relèvent un pan de leur foulard pour se protéger de l'odeur pestilentielle. Quatre squelettes - le décès remonte sans doute à une année au moins - sont rassemblés à part, dans un coin. Les 43 autres cadavres sont ceux d'hommes décédés plus récemment (entre un et deux mois). Yeux exorbités, mâchoires et boîtes crâniennes broyées, raidis dans leur ultime expression : pour la plupart, les corps sont en morceaux. L'un d'eux a même été scalpé. Des membres sont coupés. Presque tous ont les pieds et les mains liés par des cordes encore serrées. Pas un d'entre eux ne semble avoir été tué par balle, contrairement à ce que Vsevolod Tchernov, le procureur tchétchène pro-russe, a officiellement indiqué lors de l'annonce de la découverte du charnier. Tous portent des marques évidentes de tortures et, contrairement à ce que prétend la version officielle, aucun ne porte d'uniforme."

(Anne Nivat, Cette guerre qui n'aura pas eu lieu)

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