mercredi 31 mars 2010

Comme s'ils avaient à peine existé...

"Hormis la plus grande illusion, l'illusion la plus magnétique qui soit, la religion, il ne subsiste, pour l'homme vieillissant qui a compris qu'il n'était plus que temps et qu'on viendrait bientôt le chercher pour l'emmener hors de l'espace, que quelques vaines consolations. Lorsque l'asthme le torturait et que, dans sa chambre aux volets clos, il griffonnait la Recherche dans son lit, emmitouflé dans des écharpes en laine, Proust pensait pouvoir, grâce à la réminiscence, s'emparer d'une réalité plus réelle, et partant, d'une sorte d'intemporalité ou même d'éternité. Cela permit, certes, à une grande oeuvre de naître qui pourtant ne lui fut plus de grande utilité l'instant venu d'arracher, dans la torture, son dernier soupir au monde. D'autres au contraire regardent dans l'espace ce qui sera après eux : une maison où opèreront et travailleront enfants et petits-enfants ; une grande tombe grise, témoignage de leur existence ; leurs livres, sur des armoires, leurs tableaux, exposés sur des murs de musées. Et pourtant, la maison tombera en ruine, les petits-enfants seront dispersés aux quatre coins du monde, les livres et les tableaux seront vite oubliés. Au cimetière du Père Lachaise il y a partout des mausolées à l'abandon qui s'effritent, et où se nichent les rats. Y est inscrit en lettres d'or effacées par le temps : "concession à perpétuité". Comme si la fortune bourgeoise pouvait acheter, dans l'espace, ne fût-ce qu'une pseudo-éternité ! La maison, la ferme, le livre et la bombe, comme les nuits d'amour et de douleur du défunt seront comme s'ils avaient à peine existé."

(Jean Améry, Du vieillissement, révolte et résignation)

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