samedi 20 mars 2010

À Werther

Une fois encore tu oses, ombre tant pleurée,
Te montrer à la lumière du jour,
Tu me rencontres sur des prairies aux fleurs nouvelles
Et mon regard ne t'effarouche pas.
Tu sembles vivre à cet instant de l'aube,
Où sur chaque pré la rosée nous rafraîchit,
Ou bien quand, après les labeurs déplaisants du jour,
Le soleil qui nous fuit nous ravit par son dernier rayon ;
J'étais élu pour rester, toi élu pour partir,
Tu me précédas et tu n'as pas beaucoup perdu.

La vie de l'homme paraît un destin splendide :
Que le jour est aimable et que la nuit est grande !
Et nous, plantés dans les délices d'un paradis,
À peine savourons-nous le très illustre soleil
Que déjà une aspiration confuse entre en lutte
Tantôt avec nous-mêmes, tantôt avec notre entourage ;
Rien ne trouve au-dehors le complément souhaitable,
L'apparence est sombre, alors que l'intérieur resplendit,
Mon regard trouble découvre un extérieur brillant,
Voilà que le bonheur est proche - et on le méconnaît.

Maintenant nous croyons le connaître ! Avec violence
Les charmes d'une forme féminine nous saisissent :
Le jeune homme, joyeux comme dans la fleur de l'enfance,
Au printemps apparaît, tel le printemps lui-même,
Étonné et ravi, qui donc en est la cause ?
Il regarde alentour, le monde lui appartient.
Une hâte ingénue l'attire au loin,
Rien ne l'enserre, ni mur, ni palais ;
Comme une troupe d'oiseaux frôle les cimes des arbres,
Ainsi plane-t-il, lui qui rôde autour de sa bien-aimée ;
De l'éther, que volontiers il quitte, il cherche
Le regard fidèle et celui-ci le tient captif.

Pourtant trop tôt d'abord, puis trop tard averti,
Il sent son vol entravé, il se sent pris au piège.
Le revoir est joyeux, mais le départ est lourd,
Un deuxième revoir est encore plus heureux.
Un seul instant compense des années ;
Mais au terme un adieu perfide nous attend.

Tu souris, mon ami, sensible comme il se doit :
C'est ton affreux départ qui t'a rendu célèbre ;
Nous avons célébré ton malheur pitoyable,
Tu nous abandonnas pour l'heur et le malheur ;
Puis une course incertaine de nouveau nous entraîna
Dans le labyrinthe des passions ;
Et nous voici, succombant sous le même péril,
Proche du départ, car mourir, c'est partir !
Quel son touchant, quand le poète chante pour
Éviter la mort qu'apporte le départ !
Pris au filet de tels tourments et à demi coupable,
Qu'un Dieu lui accorde le don de dire ses souffrances !

(Johan Wolfgang von Goethe, Trilogie de la passion, traduction de Joseph-François Angelloz)

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