mercredi 31 mars 2010

La négation de toute éventualité

"Mais la vie ne serait-elle pas un être-vers-la-mort, et de ce fait, le temps amenant la mort et la pure temporalité du temps devenant en elle transparente, la vraie dimension de l'homme ne serait-elle pas justement le futur en tant que temps ? Oui et non. Et dans ce oui et ce non, digne réponse à cette question, le non pèse davantage que le oui. Attendre la mort et être, de ce fait, dans le temps, ce n'est pas une solution. Car l'attente est toujours quelque chose dont tant l'avènement que l'avenir comblent l'expectative. Un jeune homme attend : il attend la femme qu'il aime, il attend de voir un paysage qu'il avait tant désiré voir, ou l'oeuvre qu'il s'est donné d'accomplir. Mais là où la Mort entre en jeu comme fin de l'attente, là où la Mort devient, pour l'homme qui vieillit, de jour en jour plus réelle parce que dès lors il doit s'attendre à ce qu'elle survienne, parce que toute autre attente serait vaine, on ne devrait plus parler de temps-vers-l'avenir. Car la mort que nous attendons n'est pas un quelque chose. Elle est la négation de toute éventualité. L'attendre n'est pas être-vers-elle puisqu'elle n'est rien. La mort ne nous sauvegarde pas l'avenir comme dimension de temps. Au contraire, à travers sa totale négativité, à travers la parfaite débâcle, la débâcle irrévocable qu'elle signifie (dans la mesure où l'on peut encore ici parler de signification, ce qui n'est admissible que dans certaines conditions), la mort révoque le sens de toute raison. Elle n'est pas ce squelette à la faux et au sablier, qui vient "nous chercher" - pour nous ramener. Où d'ailleurs ? Elle est l'événement contradictoire en soi, de mon désespacement, et à la lettre, de mon anéantissement."

(Jean Améry, Du vieillissement, révolte et résignation)

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