mardi 16 mars 2010

Les Patriotes

On les a bien clamés, ces imprudents rebelles!
Pour nous, cependant, il n’est figures plus belles,
Plus dignes du burin de nos historiens,
Que celles de ces doux gentilshommes terriens,
Paisibles, de la plus paisible bonhomie,
Qui, surexcités par une engeance ennemie,
Provoqués, assaillis, frappés, poussés à bout,
Eurent l’audace et le cœur de crier : Debout!

Un peuple est patient, et longtemps il endure :
Harcelé par les coups d’un maître à la main dure
Qui le force à plier l’orgueil d’un noble front,
Morne, silencieux, dévorant son affront,
Longtemps, il va courber sous le joug qui lui pèse,
Et sa colère sourde à la longue s’apaise.

Mais voilà que soudain ce grand peuple irrité,
Par un nouvel outrage à la face fouetté,
A senti battre au flanc tout le sang de l’artère.
Un souffle furieux le soulève de terre.

Il s’élance et, terrible, échevelé, béant,
De toute la vigueur de son thorax géant,
À pleins poumons, à pleine gorge, à pleine tête,
Pousse à travers la nuit sa clameur de tempête.

Ce n’est plus la fureur du valet mutiné,
Le blasphème écumant du forçat déchaîné,
Le mugissant courroux de la bête de somme :
C’est le cri, c’est la voix, c’est le verbe de l’homme,
Le tocsin gronde et les drapeaux claquent au vent :
Debout! debout! en avant! en avant!

Telle, un jour, éclata la clameur vengeresse
De Trente-Sept : tel fut le long cri de détresse
De ces humbles et doux campagnards belliqueux.

Oh! que n’étions-nous là trois cents milles avec eux!

Trente-Sept, un esclandre, une vile révolte?

Et c’est vous les enfants, vous dont la main récolte,
Sans peine, sans effort, presque sans y songer,
L’immense bien que fit l’orage passager;

C’est vous, indignes fils, héritiers de leur gloire,
Qui jetez cette boue à la blanche mémoire
Des pauvres morts; c’est vous qui crachez ces mépris
Aux survivants, au front d’un père aux cheveux gris.

Nos Patriotes, des révolutionnaires?

Non! j’en atteste nos archives centenaires,
Et ces poudreux traités scellés du seing royal,
Et ce mil huit cent douze où l’on fut si loyal.

Non! ni séditieux, ni fous, ni fanatiques,
Ni frondeurs, ni brouillons, ni forbans politiques,
Ni traîtres, ni félons, ni vils, ces braves gens,
Ce peuple honnête, ces naïfs intransigeants
Qui, s’arrachant aux bras de leurs parents en larmes,
Ne décrochèrent leurs pauvres et tristes armes
Et n’en rougirent le vieil acier révolté,
Que pour ce vaste droit humain : la liberté.

Nérée Beauchemin (1850-1931)

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