dimanche 14 mars 2010

Neppure per sogno !

"Le professeur Dulaurier citait volontiers, non sans malice, et en latin, à ses amis orthodoxes la phrase d'Ammien Marcellin sur l'empereur Julien "sachant par expérience que divisés sur le dogme les chrétiens sont les pires bêtes féroces les uns pour les autres". La singularité des conflits juridictionnels qui captivaient l'Église orthodoxe était précisément de ne toucher en rien le dogme. Sur la doctrine, qui est l'essentiel, l'unité des orthodoxes était sans faille. Leurs différends portaient sur un point d'ecclésiologie que je resserrerai ici en quelques mots.

Ces infortunés Russes blancs, privés de leur patrie, jetés sur les routes de la dispersion par les cruautés de l'Histoire, étaient divisés en trois groupes : le clergé et les fidèles demeurés au sein du patriarcat de Moscou, ceux qui s'étaient réfugiés sous l'omophore du patriarche de Constantinople, ceux enfin qui avaient créé une Église dite "Église russe hors frontières". Les premiers considéraient que les féroces persécutions qui s'abattaient sur l'Église en Russie (et qui au cours de ces cauchemardesques soixante-dix années allaient donner au Christ des millions de martyrs) étaient à elles seules une raison suffisante de rester unis à sa hiérarchie et à son peuple. Les deux autres, estimant que les nabuchodonosors marxistes-léninistes avaient ôté toute liberté d'expression ou d'action au patriarche et aux évêques, convaincus que ceux-ci n'étaient plus en mesure d'accomplir leur tâche, avaient les uns demandé en 1931 à entrer dans la juridiction du patriarcat de Constantinople, les autres constitué dès 1924 un synode destiné selon eux à être la voix de l'Église russe libre.

Dans les premiers temps de son initiation aux mystères divins, le catéchumène Georges Mendoza crut que ces rivalités de clocher ne regardaient que les Russes, à la rigueur les Français d'origine russe, mais qu'un converti tel que lui que seules captivaient les sublimités de la foi pouvait légitiment s'en désintéresser. Grandi dans un famille rouge du Sud-Ouest à l'anticléricalisme d'airain, lorsqu'il avait rencontré l'archimandrite Séraphin, il ne savait rien du christianisme. La Sainte Vierge ? Il n'en avait quasiment jamais entendu parler. Alors, les juridictions, vous imaginez !

Le monastère Saint-Barsanuphe dont le père Séraphin était le supérieur dépendait canoniquement du patriarcat de Moscou ; il aurait appartenu à celui de Constantinople ou à l'Église russe hors frontières, pour Georges, c'eût été kif kif bourricot. C'était le Christ qu'il désirait connaître, le baptême q u'il voulait recevoir, les sources pures de la Révélation et de la Tradition auxquelles il aspirait à se désaltérer ; c'était donc à l'Église orthodoxe qu'il brûlait d'impatience de s'intégrer, et les frictions nées d'une tragédie politique - la Révolution, l'exil - lui semblaient des détails certes douloureux pour des Russes, mais pour lui, Français, négligeables.

Il ne tarda pas à comprendre son erreur. Devenu le moine Guérassime, il rencontra, d'abord en France, puis en Italie où l'Église lui confia une tâche missionnaire d'importance, et aussi en Belgique, en Suisse, tout ce qui comptait dans l'orthodoxie : évêques, prêtres, pieux laïques. Très vite il se rendit compte que dans ces querelles qui opposaient les trois juridictions entre elles, les plus iréniques étaient souvent des orthodoxes de souche, et les plus agressifs des convertis. L'athée, ou le catholique, ou le juif, ou le parpaillot, qui à peine entré dans l'Église orthodoxe se met à expliquer l'orthodoxie à ceux qui y sont depuis leur naissance est une des figures les plus répandues de notre comédie ecclésiale. Il explique, il juge, il distribue les bons et les mauvais points (les mauvais surtout), il tranche des questions les plus subtiles de la théologie et de la morale. Pensez-vous, chers lecteurs, qu'un tel personnage pourrait résister à la tentation de plonger tête baissée dans le tohu-bohu juridictionnel ? Neppure per sogno !"

(Gabriel Matzneff, Voici venir le Fiancé)

Aucun commentaire: