lundi 22 mars 2010

Un désespoir teinté de cynisme

"Le conflit permet par ailleurs au personnel militaire russe sous-payé d'augmenter ses revenus en limitant la liberté des civils, c'est-à-dire en se faisant payer pour le passage aux postes de contrôle. Dans chaque village, des dizaines de jeunes Tchétchènes ont disparu au cours des opérations du zatchistka (opérations dites de "nettoyage" effectuées par l'armée russe sous la forme de contrôle des identités). Les plus chanceux en reviennent allégés de quelques dollars, les autres ne reviennent pas du tout. Les Tchétchènes avec lesquels j'ai passé de longues heures d'angoisse sous les bombardements, au début du conflit, sont désorientés : ils savent qu'à tout moment chaque habitant mâle entre 12 et 60 ans peut disparaître sans laisser de traces. Pour la plupart des militaires russes, appelés ou engagés, voire mercenaires, la guerre de Tchétchénie est d'abord un moyen de se faire de l'argent rapidement, facilement et en toute impunité. Ils ne s'en cachent d'ailleurs pas.

Quand à la population, elle sait pertinemment à qui profite la guerre, et s'est accommodée de l'occupation. La plupart tente de profiter de la situation comme elle peut : travailler pour le gouvernement tchétchène pro-russe garantit un salaire, des possibilités de magouilles financières ; cela vaut aussi un droit de port d'arme légal et le privilège de se déplacer librement à travers l'ensemble du territoire de la république. Certains détournent ces avantages en faveur de la résistance, mais il s'agit d'une minorité.

Ceux qui passent le plus gros de leur temps à rechercher des membres de leurs familles disparus sont prêts au compromis. Quant aux jeunes, ils se considèrent comme "sans avenir". Comment, dans de telles conditions, ce peuple peut-il continuer à vivre simplement et paisiblement, en coopération avec les forces qui l'oppriment et qui ne donnent aucun signe de vouloir modifier leur attitude, renforçant au contraire le sentiment d'humiliation parmi les Tchétchènes ? La notion de "dignité humaine" a disparu. Partout, jusque chez les plus jeunes, prévaut un désespoir teinté de cynisme."

(Anne Nivat, La guerre qui n'aura pas eu lieu)

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