mercredi 28 avril 2010

Comme une bouffée difforme de vide

"Ils trottèrent quelques instants en silence, puis Iouri se mit à chantonner, tandis que Nikolaï tombait dans une étrange somnolence. Étrange, car cet état ressemblait très peu au sommeil. C'était plutôt comme si, ayant bu plusieurs tasses d'un café très fort, il avait une sorte de rêve. Sous ses yeux, des images de son enfance se superposaient à Chpalernaïa : le collège et des pommiers en fleur derrière les fenêtres, un arc-en-ciel au-dessus de la ville, la glace noire de la patinoire et des patineurs rapides éclairés par la lumière électrique, une double rangée de tilleuls centenaires et chauves qui menait jusqu'au porche à colonnes d'une vieille maison. Puis il vit des images qu'il connaissait bien, même s'il ne les avait jamais vues auparavant : une énorme ville blanche, couronnée des milliers de couples dorées de ses églises, à l'intérieur d'une énorme boule de cristal. Nikolaï savait de manière certaine que cette ville était la Russie et que, avec Iouri (mais, dans le rêve, ce n'était pas Iouri), il galopait à l'extérieur de la boule, parmi des voiles de brouillard, à la rencontre d'un monstre dont le trait le plus horrible était que nul ne connaissait sa forme ni ses dimensions, comme une bouffée difforme de vide exhalant un froid glacial."

(Viktor Pelevine, Un monde de cristal)

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