samedi 3 avril 2010

Fantômes

"Les trois arrondissements de Paris que traverse le boulevard Saint-Germain sont, à l'instar des cinq sestieri qu'à Venise baigne le Grand Canal, peuplés de fantômes. J'écris ceci à Venise où m'accompagnent les ombres de Casanova, de Byron et de Nietzsche, mais à Paris mes complices sont plus nombreux encore.

Je connais des gens que ces fantômes indisposent : ils ne vont plus à Venise parce qu'ils ont le sentiment d'y vivre par procuration. Ils se plaignent que Musset, Henri de Régnier, Barrès, Proust et quelques autres leur pompent l'air, qu'on ne peut plus éprouver dans cette ville une émotion virginale, que tout en a été dit, fritto e riffritto.

Soit, et ces griefs valent aussi pour Paris. Cependant, bien que je respecte ce point de vue, je ne le partage pas. Je vis mes découvertes, mes amours, mes sensations sans être le moins du monde gêné par celles des autres. J'aime prier à Santa Maria dei Miracoli, emmener ma petite amie faire une promenade dans l'île Saint-Louis, boire un prosecco au Harry's Bar, manger du gigot chez Lipp, et je me fous éperdument que cela ne soit pas original. Ce qui compte, c'est que cela me plaise et que je le fasse, moi. Que ce soit à la mode ou ringard, branché ou vieux jeu, je m'en tamponne le coquillard. Et quand j'écris sur Venise, sur Paris, où tout le monde va et qui ont déjà inspiré tant et tant d'artistes, je suis aussi à l'aise que lorsque j'écris sur Manille où personne ne va et qui n'inspire personne.

Quand, dans la fraîcheur d'une matinée de printemps, je sors de chez moi et vais prendre le petit déjeuner dans un café de Del Pilar Street, du Rio Terrà San Leonardo ou du boulevard Saint-Germain, c'est une journée vierge, impollue, qui s'ouvre devant moi, et le regard que je m'apprête à poser sur les êtres et les choses, les aventures que je me prépare à vivre, les plaisirs que je suis impatient de savourer, seront mon regard, mes aventures, mes plaisirs.

Je n'entre jamais à Saint-Julien-le-Pauvre sans songer que ce fut la paroisse de Dante et de Pétrarque, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet sans penser à la décisive rencontre qu'y fit le jeune Lancelot avec l'abbé de Saint-Cyran, le réformateur de Port-Royal, mais ces beaux souvenirs ne m'empêchent en aucune façon d'y éprouver des émotions neuves.

La présence du passé dans les villes chargées de passé est bien moins envahissante que certains ne l'affirment. Depuis l'été 1962, date de mon premier séjour à Venise, j'ai longé cent fois le palais Surian Bellotto sans me douter un instant qu'il avait été le siège de l'ambassade de France, que deux hommes que j'admire, le cardinal de Bernis et Jean-Jacques Rousseau, y avaient vécu. Il n'existe sur les murs décrépis du palais Berlendis pas la moindre inscription rappelant que Nietzsche y a écrit Aurore. Et ce n'est (en partie) que grâce aux plaintes que j'avais formulées en 1965 dans mon premier livre que dix ans plus tard une plaque faisant mémoire du séjour qu'y fit Byron en 1818 et 1819 fut enfin posée sur le palais Mocenigo. Jusqu'alors il n'y avait rien.

Venise et Paris ne seraient selon vous que deux vieilles putes sur lesquelles la terre entière est passée ? Je vous plains de ressentir les choses de cette manière. Voilà quelques années, déjeunant chez Mme Curtis au palais Barbaro, j'y ai vu la vaste bibliothèque où Henry James écrivit bon nombre de ses livres. C'était émouvant, mais savoir que James (dont mon amie Thanh était friande) a travaillé à Venise ne me gêne pas plus pour y travailler moi aussi qu'un écrivain italien qui séjourne à Paris n'y est gêné par le souvenir d'Hemingway. Le cerisier donne des cerises, le groseillier des groseilles, chacun de nous joue sa petite musique, un point c'est tout."

(Gabriel Matzneff, Boulevard Saint-Germain)

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