mercredi 28 avril 2010

La rue semblait morte...

"La rue semblait morte depuis longtemps, mais seulement dans la mesure où, à chaque minute qui passait, il devenait de plus en plus difficile d'imaginer qu'un être humain pût apparaître à l'une des fenêtres noires ou passer le long du trottoir glissant. En revanche, elle semblait s'animer d'une vie inhumaine : les cariatides que l'on ne remarquait même pas dans la journée feignaient d'être immobiles tout en suivant attentivement les deux amis de leurs yeux peints. Les aigles des frontons étaient prêts à s'envoler pour piquer sur les deux cavaliers, tandis que les visages barbus des guerriers dans les cartouches d'albâtre souriaient d'un air coupable en détournant le regard. Le vent siffla encore dans les gouttières bien qu'il n'y eût pas un souffle d'air au niveau de la rue. Vers le haut, là où une large bande de ciel s'ouvrait dans la journée, on ne voyait ni nuages, ni étoiles : une noirceur humide et froide était suspendue entre les deux lignes de toits et des volutes de brouillard tombaient le long des murs. Deux ou trois des réverbères encore allumés s'éteignirent."

(Viktor Pelevine, Un monde de cristal)

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