mardi 13 avril 2010

"Le réel, c'est deux balles dans la tête."

"On se rend rarement compte à quel point nos représentations conditionnent nos expériences ; on le sait, en théorie, mais on l'oublie tout le temps, et notre esprit veut toujours croire que ce que l'on a vu, entendu, et compris se combine pour former une représentation fraîche et "objective". Quand Aleksandr Tcherkassov me déclarait, en juin : "L'enfer est devenu confortable, mais c'est toujours l'enfer", ou bien quand Oleg Orlov m'affirmait : "Le résultat de cette guerre interminable, de cette quantité colossale de sang versé, de la violence, c'est qu'il se construit là-bas maintenant un système de type totalitaire", je pensais à part moi : " Oui, peut-être, mais quand même, ils exagèrent un peu, ça fait si longtemps qu'ils sont dedans, ils manquent de perspective. Chacun, bien entendu, est empêtré dans ses propres représentations, cela je le savais bien ; mon erreur était de penser que les miennes étaient plus proches du réel que les leurs. Et qui sait quelque chose du réel ? Le réel, c'est deux balles dans la tête. Et seuls ceux à qui cela est arrivé ont pu voir, eux, pendant un instant plus ou moins long, le réel fondre sur eux de tout son poids, écrasant toute représentation, pour toujours. Le matin du 15 juillet, un peu plus d'une semaine après avoir achevé une première version de ce reportage, j'ai commencé à recevoir des e-mails disant que Natalia Estemirova, une des principales activistes de Memorial à Groznyï, celle qui avait les meilleurs contacts et ramenait le plus d'informations, avait été enlevée quelques heures plus tôt ; d'après ses collègues, qui s'étaient inquiétés de ne pas la voir arriver à des réunions, et qui s'étaient rendus chez elle et avaient parlé à des voisins qui avaient assisté à la scène, Estemirova "a été poussée de force, près de chez elle, dans une voiture VAZ-2107 blanche et a alors crié qu'on l'enlevait". Je ne connaissais pas Natalia Estemirova, je ne l'avais jamais croisée dans les diverses conférences internationales auxquelles elle participait régulièrement, et à Groznyï je ne l'ai pas vue, je ne sais même pas pourquoi, peut-être qu'elle n'était pas là, ou bien peut-être ai-je juste eu un coup de paresse, parce que j'avais déjà vu tellement de ses collègues et me disais qu'elle ne me livrerait rien de plus qu'eux, rien que je ne savais déjà. Donc j'ai lu ça, et j'étais inquiet, mais pas outre mesure, après tout les "disparus", ces jours-ci, réapparaissent la plupart du temps, ça je le "savais", tout comme je "savais" qu'une défenseur des Droits de l'homme mondialement connue comme Estemirova, qui a reçu des prix et qui a une certaine surface internationale, on lui fait peur, mais on ne la tue pas, ça entraînerait trop de problèmes (c'est exactement ce que tout le monde se disait pour Anna Politkovskaïa, sa grande amie, qu'elle guidait depuis le début à travers les arcanes tchétchènes, y compris Anna elle-même, et c'est certainement ce que Natalia Estemirova devait se dire aussi, les jours où elle avait vraiment la peur au ventre, pour se redonner du courage). D'ailleurs c'est aussi ce que pensaient les gens de Memorial sur place, j'en avais parlé avec eux, de la question du risque, avec Chakhman Akboulatov, le boss de Natalia : lui pensait que ça allait, plus ou moins, il disait que Kadyrov piquait un coup de gueule de temps à autre et qu'alors il fallait garder profil bas pendant quelque temps, mais que ça n'allait pas plus loin, en tout cas il l'espérait. Et donc je n'ai téléphoné à personne, j'avais d'autres choses à faire, et le soir j'ai appris qu'on avait retrouvé son cadavre dans un bois à la frontière ingouche, avec plusieurs balles dans la tête et dans le corps. Elle a dû se sentir affreusement seule durant les longs moments qu'elle a passés emballée dans la VAZ-2107 blanche, au pied des hommes venus la tuer, elle a dû continuer à espérer le plus longtemps possible que ça ne serait pas ça, mais quand on l'a sortie de la voiture, dans un garage ou dans une forêt, en lui écrasant le nez d'un coup de crosse et en lui ligotant les mains si fort que la circulation en était coupée, il y a eu un moment où elle a compris, après tout ça faisait tellement longtemps qu'elle ne s'occupait que de cas comme ça, et maintenant c'était son tour à elle, justement parce qu'elle s'était occupée de ce dont elle ne devait pas s'occuper, parce que même si on n'était pas tout à fait obligé de chanter les louanges de Ramzan Kadyrov sur les toits on devait quand même le laisser tuer et torturer en paix ceux qui avaient à être tués ou torturés, on n'avait pas à se mêler ainsi de ses affaires, et si on le faisait on devenait soi-même l'ennemi, quelqu'un de plus à effacer de cette terre, et tant pis pour les enfants et les amis laissés derrière, eux aussi ils n'auraient qu'à la fermer, ou on leur ferait la même chose, et c'est à ça qu'elle devait penser, à sa fille de quinze ans qui depuis si longtemps avait tellement peur pour elle, qu'elle faisait tout pour rassurer tout en sachant qu'elle avait raison d'avoir peur, et qu'elle allait maintenant laisser seule. Personne ne saura ce qui a pu lui passer par la tête, en ces moments-là, personne ne saura si elle a parlé avec les hommes venus la tuer, si elle a tenté de raisonner avec eux tandis qu'ils la battaient, elle savait bien quel genre d'hommes c'était, le genre d'hommes à qui rien ne fait peur et rien ne fait pitié, pour qui le comble de la détresse humaine ne représente absolument rien, mais si je m'imagine une chose, c'est que dans ces derniers instants elle pensait très fort à sa fille, et que ça devait lui tordre le ventre de la quitter comme ça, et puis elle est morte, horriblement et brutalement, et on a jeté son corps dans les bois comme un vieux sac troué, "pour encourager les autres"."

(Jonathan Littell, Tchétchénie An III)

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