vendredi 23 avril 2010

Les enfants sautèrent à leur tour

"Il y avait eu les bombes à dépression, qui broient les organes et laissent la peau intacte. Les bombes à fragmentation qui couvrent le corps de multiples lésions invisibles. Il y avait eu les Grad, les Ouragan, ou encore les Skelet qui projettent des grandes quantités d'éclats métalliques carrés, aux bords acérés.

C'était au début de la guerre. La destruction massive et lointaine. Puis des obus et des bombes chargés de substances toxiques inconnues plurent sur certains villages. Avec l'occupation, vint le temps de la destruction encore anonyme mais plus rapprochée. Les mines antipersonnelles semées dans toute la ville. Les gens sautaient çà et là, sur des trajets tout simples, du refuge au point d'eau, du petit bazar au site de distribution d'aide humanitaire. Victimes de prédilection, ceux qui s'étaient réfugiés en Ingouchie et qu'on avait incités à rentrer dans une "ville pacifiée". Une ville méconnaissable. Une ville piège.

Avec le temps, les mines se perfectionnèrent, la cible fut affinée. Mines aux couleurs vives, mines joliment dessinées comme des jouets : les enfants sautèrent à leur tour. À Grozny, l'hôpital no 9 recevait chaque jour des enfants sans jambes, sans bras, sans yeux, qu'il fallait opérer dans des locaux détruits.

Puis l'agression se fit plus proche encore, elle gagna en intimité. Les forces russes avaient lancé les fameuses opérations de nettoyage - les zatchitski -, dont l'objectif annoncé est de débusquer les bandits cachés parmi les civils. Des camps dits de "filtration" apparurent partout : on y envoyait des jeunes, arrêtés aux innombrables check points. Chacun y était - y est - torturé et sommé d'avouer sa condition de terroriste.

Désormais, les soldats russes, les mercenaires, les membres des forces spéciales touchent leurs victimes ; ils connaissent souvent leur identité, donnent des noms de femmes aux hommes qu'ils humilient et violent, expérimentent à l'infini des jeux macabres sur leurs corps. Puis ces corps niés sont jetés dans des fosses. Morts ou vifs. Les familiers peuvent alors venir les identifier, les racheter. Morts ou vifs. À moins que les soldats russes ne les échangent contre des fusils-mitrailleurs qu'ils négocieront ensuite avec les combattants tchétchènes pour de la vodka ou des vivres.

Début 2001, le président Poutine confie la direction des opérations au FSB. Autant dire qu'il institutionnalise une forme de terreur sourde, insidieuse. Un modus operandi d'extermination lent, silencieux. Les bonnes vieilles méthodes du KGB."

(Tchétchénie, dix clés pour comprendre, Comité Tchétchénie)

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