jeudi 22 avril 2010

Plus les tirs sont violents...

"Chez eux, vivent ceux qui n'ont jamais voulu partir - ou qui ne se sont éclipsés qu'au plus fort des bombardements -, ceux qui ont juré de ne jamais vivre la folie lancinante de la promiscuité dans les tentes, l'humiliation de la dépendance. Ceux qui disent et répètent à l'envi qu'ils sont ici chez eux, sur la terre de leurs pères. Dans leur droit. Et qu'ils mourront là.

Chez eux. Une longue plaine, comme un paysage postindustriel bâclé, où les silhouettes malades de l'industrialisation soviétique dominent désormais des épaves de tanks et des cimetières infinis. Chez eux. Des montagnes truffées de mines, des collines et des piémonts rendus stériles par les pluies de produits toxiques et de munitions de tous calibres. Chez eux : un lopin de terre aux confins de l'immense Russie - qui ose encore prétendre que les Tchétchènes sont ses citoyens.

Les hommes disent qu'ils y laisseront leur peau avant l'heure. Les femmes savent qu'elles seront tôt veuves. Eux sont les cibles privilégiées des rafles, des nettoyages, des ratissages. Du coup, ils restent dans leur quartier, dans le voisinage, bricolent, errent sans but. Impuissants, incapables de défendre les leurs, protégés par les femmes, les hommes se replient sur eux-mêmes. S'éteignent. Au mieux, ils creusent un puits dans la cour d'une ruine, cherchant du pétrole - Grozny flotte sur une nappe à moins de huit mètres de profondeur. Un vieux fût rouillé chauffé par un grand feu de portes et fenêtres cassées, deux ou trois tuyaux, trois bombonnes de verre : voilà les raffineries qui rapportent quelques kopeks aux "pétroliers" de l'ombre, et permettent de carburer aux vieilles Jigouli et Volga réchappées des bombes. Blanche, rosée ou jaune, selon le crû, l'essence est vendue en bocaux par les femmes surtout.

Car elles, elles courent. Ici, une distribution humanitaire de farine et d'huile, là un camion d'eau potable à bon prix, ailleurs un bazar qui aurait reçu du savon. Et puis filer jusqu'à la petite république voisine du Daghestan pour rapporter de quoi achalander les marchés. Ou cavaler les villages de montagne en quête de fruits et légumes pour les conserves ; indispensables l'hiver, monnayables de suite si nécessaire. Économie circulaire. Les unes font le pain que d'autres achètent en leur vendant des conserves. En cas d'urgence, un tapis de valeur réapparaît dans la maison paternelle, là-haut, au village, ou des bijoux cachés, ou une bourse ou... La guerre, elles connaissent, elles prévoient. De génération en génération.

Ce sont elles qui sondent les check points, colportent les informations sur le passage d'une colonne de tanks, ou la zatchistska qui vient de commencer dans le quartier voisin. Puis qui, avec les anciens, manifestent devant les Kommandantoura pour exiger la libération des hommes arrêtés. Ou parcourent le territoire, de prison clandestine en camp de filtration, de caserne militaire en morgue, pour les localiser.

Mais ici chacun sait que demain n'existe plus. Qu'un Tchétchène n'a pas droit à une vraie vie mais seulement à une fraction aléatoire de vie. Et dans cette fraction, il doit faire exister un avenir collectif, éduquer la génération qui le portera, reconstruire jour après jour les écoles et les universités que l'armée d'occupation continue de mitrailler, préserver la langue, les chants, la danse, la tradition - preuves de l'existence d'un peuple non russe -, remercier Dieu d'être vivant aujourd'hui. Et surtout maintenir sa dignité. Et dans cette fraction de vie hésitante, soumise à l'arbitraire absolu, dans cet univers de décombres tremblants, encore secoué par les tirs permanents, dans cette ville aux rues défoncées, crevées par les obus, gondolées et boueuses, on cire ses chaussures. À Grozny, plus les tirs sont violents, plus on cire ses chaussures."

(Tchétchénie, dix clé pour comprendre, Comité Tchétchénie)

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