dimanche 11 avril 2010

Soyez toujours ailleurs...

"Curieusement, ce n'est pas mon style qui m'attire les foudres de l'opinion, c'est mon style de vie. Celui-ci, monacal et sybarite, déconcerte. Or les gens n'aiment pas être déconcertés. Aussi brocardent-ils volontiers la place, selon eux exorbitante (ou ridicule), qu'occupent dans mes livres le souci diététique, l'obsession du poids, la volonté de rester beau, en bonne santé, pour pouvoir, malgré le temps qui passe, aimer et être aimé, mes cures chez Cambuzat et mes retraites au monastère, mes jeunes amantes et mes moines barbus, la passion de la bonne chère et la pratique du jeûne, mes fuites en Orient... Tout cela constitue un ensemble que beaucoup jugent immoral, futile, indigne d'un intellectuel parisien : la trahison d'un clerc.

Ne croyez pas, mon cher filleul, que décevoir ou choquer me fasse plaisir. Je n'ai aucune vocation pour le martyre et être ainsi frappé d'ostracisme par mes contemporains ne m'est pas agréable : comme tout le monde, je préférerais être fêté, adulé. Il est cependant des circonstances où il faut savoir être supérieur à l'approbation ; et à tous ceux qui me font le grief de n'être qu'un hétéroclite et un Narcisse, j'oppose cette décisive proposition de mon ami Alain Daniélou dans Les quatre sens de la vie, un livre que vous ne manquerez pas de serrer parmi vos lectures de chevet :

"Le corps est l'instrument de notre destinée. Notre système mental, notre être spirituel ne sont pas séparés du corps qui les abrite et les nourrit. Nous devons, si nous voulons réussir en quoi que ce soit, prendre soin de notre corps physique, le choyer, le contenter. Un corps sain, vigoureux, satisfait, agréable à habiter, est le meilleur véhicule des réalisations humaines."

Sachez que plus vos ruptures seront fécondes, plus elles vous vaudront le blâme. La société supporte mal qu'on lui échappe, et nous avons vu la touche violente qu'implique étymologiquement ce subversif mot de "rupture". Qu'il s'agisse d'un divorce, d'une retraite ou d'un exil, le monde tâchera de vous donner mauvaise conscience, de vous convaincre que vous êtes un déserteur.

Au demeurant, il n'aura pas tort. Partir, c'est déserter.

Chaque fois que vous bouclerez votre valise et sauterez dans un train, un bateau ou un avion, vous vous affranchirez des mille corvées minuscules et prétendus devoirs auxquels la vie, lorsque nous restons trop longtemps en un même lieu, nous assujettit. C'est pourquoi je vous conseille de partir souvent, d'être insaisissable. Soyez à Venise quand on vous croit en Corse, à Manille quand on vous cherche à Paris. Soyez toujours ailleurs."

(Gabriel Matzneff, De la rupture)

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