dimanche 25 avril 2010

Un rasoir entre les mains d'un singe

"L'Occident moderne a presque totalement perdu ce sens du carême, du jeûne, de l'effort ascétique, et c'est pourquoi sa morale "permissive" (hideux néologisme à la mode) est si répugnante. L'hédonisme de Pétrone est un idéal aristocratique et dandy aux antipodes des plaisirs crapuleux de Tigellin. Or, la société de consommation à l'américaine qui est aujourd'hui la nôtre, c'est le règne de Tigellin. Lorsque je séjourne, par exemple, à Bangkok, la bêtise des touristes, la vulgarité moutonnière de ces beaufs abjects, me donnent la nausée. Ah ! plutôt une cellule dans un monastère du Mont Athos que cette minable chiennerie! La luxure n'est élégante, elle ne demeure pudique, que tant qu'elle est le privilège d'un petit nombre d'êtres sensibles, raffinés. Dès qu'elle se démocratise, elle devient immonde. On nous casse les oreilles avec la civilisation des loisirs, mais on oublie de dire que les "divins loisirs", les otia dia célébrés par Lucrèce, doivent être réservés à des gens qui ont quelque chose dans le crâne, et que donner des loisirs aux crétins, c'est mettre un rasoir entre les mains d'un singe."

(Gabriel Matzneff, Maîtres et complices)

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