dimanche 2 mai 2010

L'argument suprême consiste à tuer...

"Les sociologues font le constat que la guerre provoque une dégénérescence. Mais cela va trop vite. C'est un blitzkrieg de la dégénérescence. Plus la guerre dure, avec ce slogan inqualifiable qui dit que "tout est permis", et plus la dégradation de milliers de nouveau conscrits est rapide. J'ai souvent dû reculer devant l'horreur : les soldats n'étaient pas capables d'expliquer leurs actes ! Lorsqu'ils essaient, ils se contentent de témoigner, la plupart du temps, d'une déchéance due à une guerre dont la logique a depuis longtemps été oubliée par ceux-là mêmes qui l'ont déclenchée. Cette guerre (définie par l'expression fétiche de Poutine, "opération antiterroriste", qui énerve tout le monde et fait plutôt sourire ceux qui se trouvent dans le bourbier tchétchène) n'a pas d'objectifs clairs. Dans ce conflit, l'unique objectif de tout un chacun est de survivre par tous les moyens, c'est pourquoi tous sont moralement faibles devant une tuerie inique, incontrôlée, où l'arbitraire tient lieu de loi. Sans réfléchir ni se soucier d'une punition, les soldats appliquent à la population civile les méthodes les plus violentes et les plus barbares. Une guerre pareille efface entièrement, dans les coeurs de ces hommes jeunes et facilement influençables, toute trace de ce qu'ils auraient pu lire jadis dans de bons livres et voir dans de bons films. En revanche, après une telle "orgie" de cruauté gratuite, les soldats conserveront, ancrées en eux, une incapacité totale à se mettre à la place de l'autre, une indifférence froide aux souffrances d'autrui et une haine tenace.

Cette haine est engendrée par l'impuissance. "Nous ne pouvons rien contre les Tchétchènes. Tous ceux qui se trouvent ici savent qu'on ne peut rien contre eux, si ce n'est les tuer, les humilier, les écraser", me répète-t-on souvent.

Et l'on tue, et l'on humilie, et l'on piétine. Puis on finit son service, on rentre chez soi... Et l'on tue de nouveau, s'il arrive subitement qu'on ne puisse prouver quelque chose ou imposer sa volonté à un autre. Désormais, l'argument suprême consiste à tuer pour régler n'importe quel différend."

(Anna Politkovskaïa, Tchétchénie, le déshonneur russe)

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