mercredi 12 mai 2010

Que la guerre serait belle...

"C'est la nuit que meurent les blessés, la nuit que les soldats deviennent fous, comme l'autre jour, sur cette maudite colline. Entassés sur un espace de quinze mètres à côté de l'ennemi, ils regardaient la ligne de tranchées tchétchènes, entendaient leurs cris, entendaient les hurlements des prisonniers tandis que les combattants leur tranchaient les doigts, et soudain ils éclataient d'un rire inextinguible.
La nuit, nous sommes seuls. Maintenant aussi. Oleg et moi, nous ne sommes plus que deux minuscules étincelles isolées sous un ciel lourd et noir, chacun de nous est livré à lui-même.
- Merde, ça fait peur, ce silence de mort ! dit Oleg
- Qu'ils aillent tous au diable ! C'est quand même le Nouvel An. Un nouveau siècle. Un nouveau millénaire ! C'est notre droit le plus fondamental dis-je. Allons-y.
Nous pointons nos pistolets-mitrailleurs vers le ciel et appuyons sur la détente.
Nos armes automatiques tressautent dans nos mains dans un vrombissement tonitruant, déchirant le silence. Deux rafales solitaires de balles traçantes éclatent comme des pétards au-dessus de nos têtes, pénètrent dans le ciel bas nuageux puis disparaissent dans le brouillard blafard.
Au même moment, comme s'il en attendait l'ordre, le bataillon tout entier riposte. Les soldats tirent tous en choeur. Ils mitraillent sans discontinuer, déchargeant leur magasin dans une salve ininterrompue en signe de protestation contre leur impitoyable vie de chien. Les balles traçantes strient le ciel nocturne de gerbes en éventail, elles fusent au-dessus des montagnes, au-dessus de la plaine. À droite, les gars de la "reco" tirent à la mitrailleuse. À gauche, les tringlots envoient des grenades avec des fusils d'assaut. Devant, les toubibs lancent des fumigènes. Derrière nous, les pisse-en-l'air tirent par rafales. Les obus disparaissent dans les nuages en froufroutant, ils explosent et illuminent les positions du bataillon d'éclairs blêmes et nébuleux.
Une merveille indescriptible. Balles traçantes vertes, rouges, blanches, roquettes éclairantes, fumées rousses, vifs bouquets de grenades... Que la guerre serait belle sans cette peur aux tripes !"

(Arkadi Babtchenko, La couleur de la guerre)

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