lundi 17 mai 2010

Vingt-cinq ans ont passé...

"J'évoque ci-devant Comme le feu mêlé d'aromates que j'ai écrit de 1967 à 1969. dans ce petit livre, dont le thème central est la conversion, je pose un regard émerveillé et gourmand sur la création, sur les créatures. C'est un ouvrage ensoleillé, dionysiaque, où le pessimiste, le mélancolique, le désenchanté que je suis dit passionnément oui à la vie.

Vingt-cinq ans ont passé. Cependant, je n'ai pour l'essentiel pas changé. Je suis même, à dire vrai, étonné de changer si peu. Qu'il s'agisse de mes qualités ou de mes faiblesses, de mes vertus ou de me vices, eadem sunt omnia semper. J'ai une nature fantasque, volatile, je ne suis pas à 10 heures du matin celui que je serai à 5 heures de l'après-midi, je saute constamment de la tristesse à la joie, de la sérénité à l'angoisse, mais lorsque j'examine ma vie sur une longue durée, c'est un constat de permanence. Je suis toujours le garçon écorché vif, fiévreux, révolté, sensuel, orgueilleux, inapte à la société,souvent au bord de la folie, que j'étais à dix-sept ans.

Cette observation me ravigote et me désespère à la fois. Elle me ravigote, car elle témoigne que je ne me suis pas renié, que je suis demeuré fidèle aux désirs, aux refus et aux idées fixes de ma seizième année. Elle me désespère parce qu'elle me rappelle comme il est difficile de faire des progrès sur la voie de la sagesse, de gravir les échelons de saint Jean Climaque. En tant qu'écrivain, je me suis perfectionné, je suis plus maître de mon art que je ne l'étais à mes débuts ; mais en tant qu'homme c'est-à-dire dans ma vie spirituelle et morale, j'ai la sensation d'un effroyable sur place. Je maîtrise mieux la langue française, mon style a gagné en simplicité, en force, mais je maîtrise toujours aussi mal mes passions, j'ai l'impression d'être plus que jamais le "serf du vice" (Pascal), et quand à l'église je me confesse, j'ai honte de devoir avouer toujours les mêmes errements, les mêmes faiblesses, les mêmes péchés. Quel manque d'imagination ! Quelle monotonie !

Je suis un hérétique, un gnostique, mais j'ai néanmoins une idée traditionnelle de ce que sont le bien et le mal. Je n'y ai d'ailleurs aucun mérite, tant cela est instinctif. Je sais par exemple que l'acédie est le mal. Une journée où j'ai paressé, cafardé, est une journée mauvaise qui me fait horreur. À l'inverse, une journée où le matin j'ai écrit une belle page, l'après-midi aimé une jeune personne, le soir vidé une bonne bouteille avec un vieux copain, est une journée bénie que je remercie le Ciel de m'avoir permis de vivre."

(Gabriel Matzneff, Maîtres et complices)

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