lundi 24 mai 2010

"Vos propres vieux !"

15 novembre 1999

Les réfugiés tchétchènes en Ingouchie se partagent en deux groupes. Les uns haïssent les Russes et tout ce qui vient de Moscou. Les autres sont loyaux, au contraire, et n'envisagent pas de vivre en dehors d'une maison commune avec la Russie. Mais, lorsque les uns et les autres parlent de la misère où vivent les pensionnaires de la maison de retraite Kataïamski, à Grozny, et des bombes qui pleuvent sur le quartier Staropromyslovski où elle se trouve - c'est-à-dire sur les têtes d'une centaine de vieillards des deux sexes, dont une trentaine de grabataires -, les réfugiés sont unanimes :

- Que pouvez-vous bien faire de bon, vous autres les Russes, si vous n'êtes même pas capables d'évacuer vos vieux sous les bombes ?

C'était mortifiant de les entendre. J'ai eu honte d'apprendre ainsi que des vieillards sans famille sont contraints de rôder désespérément dans les ruines, sous les bombes, à la recherche de nourriture. Que ceux qui peuvent marcher rapportent quelques maigres victuailles aux malades cloués au lit. Que le personnel s'est enfui. Qu'il n'y a plus de médicaments, ni d'eau, ni d'électricité, ni de gaz. Et ce qui revenait sans cesse, dans ces récits, c'était la question nationale, le sempiternel "cinquième alinéa" : les pensionnaires de Kataïamski sont en très grande majorité des Russes et des russophones : "Vos propres vieux !" Comme on sait, les Tchétchènes ne mettent pas leurs vieux à l'asile."

(Anna Politkovskaïa, Voyage en enfer - Journal de Tchétchénie)

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