dimanche 20 juin 2010

Des terroristes sans foi ni loi

"Nous arrivâmes au repaire des rebelles. C'était une chambre souterraine camouflée par de grosses branches. Je descendis de la jeep et suivis Vakha. Après avoir descendu cinq marches de fortune, nous nous retrouvâmes dans une pièce étonnamment grande et creusée dans le sol. Ça sentait la sueur, la poudre et la fumée de cigarette. Les nuages s'étaient dissipés. Un rayon de lune perçait par un trou dans la voûte de terre et éclairait un poêle rouillé. Les peaux de bête usées pendaient sur les murs - une vaine tentative de décor. Des lits de camp soigneusement rangés complétaient cet hôpital de campagne un peu rustique.

Un type très barbu, le visage enveloppé de pansements sanguinolents, reposait sur l'un des lits de camp. Il respirait lourdement, avec difficulté. La quantité de sang que contenait la gaze m'indiqua que le blessé était déjà dans un état critique. Sa peau avait cette teinte grisâtre, annonciatrice de la mort. Le pouls était si faible que j'eus du mal à le trouver.

- Amenez-le au centre de la pièce, ordonnai-je.

J'ôtai les bandages trempés de sang. Le visage n'était plus qu'un mélange de sang et de terre. Après l'avoir nettoyé du mieux possible avec de la gaze stérile, je fis une palpation du visage et de la tête. Une balle était entrée au niveau de la joue droite, avait éclaté les sinus des deux côtés avant de perforer les os du nez et de ressortir par l'oeil gauche. Le maxillaire supérieur était fracturé en trois endroits, des fragments pendaient dans la cavité buccale. Autre conséquence de la balle, les minces tissus faciaux étaient déchirés. Entre la joue droite et le côté du nez, il n'y avait plus qu'un trou béant.

Je me tournai vers Vakha qui tournait autour du lit de camp.

- Il va falloir le raser, dis-je en montrant la masse de poils mélangés au sang et aux lambeaux de peau qui couvrait le visage et une partie de la poitrine du blessé.

Vakha me regarda d'un air incrédule, puis invita ses hommes à le rejoindre dans un coin de la pièce où je perçus leurs chuchotements saccadés.

- On perd du temps, dis-je d'une voix forte.

- On ne peut pas le raser, objecta Vakha en revenant vers moi.

- Si vous voulez que je tente quelque chose, il faut lui raser le visage, insistai-je. Je ne peux pas opérer dans ce merdier.

-Mais tu n'as pas vu de qui il s'agit ? me demanda-t-il très étonné.

Je secouai la tête. Le visage du blessé était tellement broyé qu'on ne pouvait le reconnaître.

- Mais c'est Salman Raduyev, notre chef. Et il est hors de question de le raser !

Ainsi c'était lui ! Salman Raduyev n'était pas n'importe quel rebelle. C'était le plus célèbre des chefs de guerre tchétchènes, bien connu pour son caractère emporté. Il était devenu une légende vivante, en janvier 1996, après son raid au Daguestan, sur le village de Kizlyar, juste au moment où les négociations entre les deux parties commençaient à se détériorer. Il avait pris un bus bondé en otage ainsi qu'un détachement des forces spéciales de la police russe. La plupart des Tchétchènes le croyaient fou, notamment à cause de sa manière de proférer des menaces outrancières. Je devais apprendre par la suite qu'avant d'être transporté dans ce repaire montagnard, ses homme avaient dû littéralement le kidnapper à l'hôpital d'Ourous-Martan après l'avoir recouvert d'un drap et déclaré mort. Ils avaient même creusé une tombe au cimetière et érigé une pierre à son nom pour berner les Russes qui le recherchaient.

Pour moi, Raduyev ne servait, hélas, qu'à légitimer la propagande russe qui faisait des Tchétchènes des terroristes sans foi ni loi."

(Khassan Daiev, Le serment tchétchène)

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