mardi 1 juin 2010

Le calvaire de Sade

"Gilbert Lély a une belle page sur Sade aux premiers jours de l'année 1800, pauvre, méconnu, abandonné de ses proches, "désespéré par la faim et le froid dans l'aube naissante du XIXième siècle. Sade a soixante ans, il est infirme, et cet écrivain dont les livres font honneur au patrimoine littéraire de la France, ne possède pas de quoi louer une chambre ou faire un bon repas... Je pense volontiers à Sade les jours où tout va mal, où je me sens incompris de mes contemporains, tenu dans l'illégitimité, inapte à la vie, et je puise chez lui la force de ne pas céder à l'appel du néant.

De ce calvaire que furent les quarante dernières années de la vie de Sade, je ne sais ce que j'admire le plus, du courage avec quoi il traversa ces épreuves, et de l'énergie solaire qui les lui fit surmonter. Ces prisons, ces manuscrits perdus ou détruits, cette misère, ces maladies, cet ambigu d'indifférence et de haine que lui témoignait la société, un autre eût coulé à pic ; Sade, lui, du fond de l'abîme, donne toujours le coup de talon qui le fait revenir à la surface.

Ce que j'apprécie le plus chez Sade, c'est son humour. Il a des pages insoutenables, mais il en a qui sont à mourir de rire. Quand je le lis, je saute ses descriptions de tortures ; en revanche, ses considérations sur la famille, la société, les moeurs, les parties de jambes en l'air à quoi se livrent ses personnages, leurs blasphèmes pince-sans-rire, sont souvent d'une drôlerie impayable. Et je tiens Juliette pour le plus important roman européen du XVIIIième siècle."

(Gabriel Matzneff, Maîtres et complices)

Aucun commentaire: