jeudi 3 juin 2010

Le champ merveilleux du possible


"Si 1788, qui a vu naître Byron et Schopenhauer, et 1821, année de naissance de Baudelaire, de Dostoïevski et de Flaubert, sont spécialement chères à mon coeur, 1801, au cours de laquelle Littré est venu au monde, est, elle aussi, une année bénie des Muses, du moins aux yeux d'un amoureux de la beauté, je veux dire d'un amoureux de la langue française - ces termes sont synonymes.


L'insomniaque, pour échapper aux terreurs nocturnes, allume la lampe de chevet, et ouvrant au hasard l'Évangile, Sénèque ou Casanova, selon les nuits, en lit quelques pages qui promptement chassent les spectres et pacifient son coeur inquiet.


Il est cependant, pour celui dont la passion prédominante (je ne parle ici que des passions avouables) est la langue française, un compagnon de veille plus roboratif encore : le Dictionnaire de la langue française de Littré, dans l'édition du siècle dernier, en quatre volumes et un supplément, reliés en cuir rouge et or.


Le Littré, c'est Alice au pays des merveilles. Consulter le Littré, c'est suivre le Lapin Blanc aux yeux roses, c'est passer de l'autre côté du miroir. Un mot vous trotte dans la tête, "gandin", par exemple, et vous désirez en savoir le sens exact. Vous ouvrez le deuxième tome de votre Littré à la page 1826, et vous lisez cette définition : "Dandy ridicule". Surtout, ne refermez pas le volume et poursuivez votre lecture, car c'est maintenant que l'aventure commence.


Quand vous cherchez un mot dans le Littré, lisez la page entière. Ainsi, sur la même colonne que "gandin" et "ganache", vous trouverez un mot bizarre qu'assurément vous ne connaissez pas : "gamomanie". La gamomanie, c'est une "forme d'aliénation mentale caractérisée par une monomanie du mariage, qui porte les malades à faire des démarches extravagantes pour demander toutes les femmes en mariage". En souriant, vous notez cela dans votre carnet noir, mais déjà vos yeux sont captivés par la colonne voisine, presque entièrement consacrée au mot "gamme". Cette fois encore, vous noterez dans votre carnet une charmante trouvaille : désormais, vous saurez qu'au lieu d'écrire "réprimander", ou "gronder", ou "dire ses quatre vérités", vous avez une quatrième tournure, si amusante et vivante, à votre disposition : "Si je rencontre ce monsieur Mirobolan, je m'en vais lui chanter diablement sa gamme." Vous pouvez continuer ainsi jusqu'à ce que le jour se lève : chaque page de cette caverne d'Ali-Baba de la langue française qu'est le Littré vous offrira des trésors nouveaux et des joies insoupçonnées.


La langue française est d'une foisonnante richesse, et le vocabulaire que les gens utilisent de nos jours étonnamment pauvre. La lecture fréquente et attentive du Littré nous permet de rendre vie à des mots, à des locutions, à des tours qui, injustement tombés dans l'oubli, sont beaux, expressifs, et méritent d'être ressuscités d'entre les morts. En 1972, le critique grammatical d'un quotidien du matin m'a cherché querelle parce que, dans Nous n'irons plus au Luxembourg, j'avais utilisé "à cause que" qui, selon lui, appartenait "à la parlure des concierges". Je l'ai joliment mouché en lui déroulant qu'"à cause que" se rencontre d'abondance chez Pascal, Molière, Bossuet, Fénelon, La Bruyère, pour ne citer que les exemples donnés par Littré, qui ajoute : "Des grammairiens ont voulu bannir la locution conjonctive à cause que ; elle doit être conservée, étant appuyée par de bons auteurs, et, dans certains cas, d'un emploi préférable à parce que." Ayant Pascal, Littré et les concierges avec moi, je persiste, impavide, à utiliser, quand ce choix s'impose, "à cause que", et je me moque des effarouchements des cuistres.


La lecture du Littré est une vraie délivrance, car elle nous vaccine pour toujours contre la laideur imbécile des mots gélatineux, des solécismes à la mode et des grotesques barbarismes qui semblent former toute la langue de tant de nos contemporains, vous savez bien, le style : "Un mec cool, ras-le-bol de flipper au niveau de la communication, cherche nana libérée pour assumer leur vécu et s'éclater ensemble." L'identité, c'est la mémoire, et ce grand mémorial de la langue française qu'est le Littré nous rend nos racines, notre passé, nos fidélités les plus hautes. Quand je suis guetté par le désespoir, et que je sens que tout m'échappe, mes amours, ma vie, je ne prends pas un médicament sédatif, j'ouvre mon Littré, et je retrouve la source jaillissante, et la sève, et la rigueur, et le champ merveilleux du possible."


(Gabriel Matzneff, Maîtres et complices)


Monsieur Matzneff... je vous aime !

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