mercredi 2 juin 2010

Le plus enivrant cadeau...

"Séjournant à Chambord avec des amis, je voulus leur lire la description qu'en donne Chateaubriand dans la Vie De Rancé : " De loin l'édifice est une arabesque ; il se présente comme une femme dont le vent aurait soufflé en l'air la chevelure..." Je visitai les trois principales librairies de Blois, mais ne trouvai dans aucune d'elles ce livre incomparable. Pourtant, la Vie de Rancé devrait orner leurs vitrines en permanence, parce que ce texte est l'honneur de la langue française et que Chambord y est exalté sublimement. Si l'existence du français avait, hypothèse absurde, besoin de quelque chose qui ressemblât à une justification, ce livre que Chateaubriand écrivit à l'âge de soixante-quinze ans lui en tiendrait lieu.

Prenez la Vie de Rancé, ouvrez le volume au hasard, lisez à haute voix. Cette prose abrupte, nue, est si belle que, pour peu que vous soyez d'un naturel émotif, les yeux ne tarderont pas à vous piquer. Quelle force ! quelle liberté ! Chateaubriand, au bord de la tombe, y est à son zénith. Le jardinier est courbé par les ans, mais au seuil des portes de l'éternité, le fruit qu'il nous donne est, tel que les pommes du jardin des Hespérides, un fruit d'or.

Ce n'est point fortuitement, je pense, que trois de mes dieux littéraires - Saint-Simon, Chateaubriand et Schopenhauer - ont admiré l'abbé de Rancé, et écrit sur lui.
Sainte-Beuve note, persifleur : "Ces grands serviteurs de l'autel n'en approchent guère. Je voudrais bien savoir le nom du confesseur de M. de Chateaubriand." Que Sainte-Beuve, n'ait pas d'inquiétude touchant le salut de l'auteur de Rancé : quand on sert la langue française (et, par ricochet, l'Église) comme cela, on est sauvé. Scipion, pousssé en Afrique par un vent contraire, voyant son vaisseau capturé par l'ennemi, se perce la poitrine de son épée. À ce moment, on demande où est le général. "Le général, répond Scipion, se porte bien", Imperator, inquit, se bene habet. Le vicomte de Chateaubriand, lui aussi, se porte bien.

Chez un maître tel que Chateaubriand, il est vain de distinguer le romancier d'avec le journaliste. Il n'y a pas un Chateaubriand poète et un Chateaubriand chroniqueur. Il y a un Chateaubriand écrivain qui met sa griffe sur le moindre de ses feuillets. Cela vaut d'ailleurs pour tout grand styliste : essai ou roman, autobiographie ou oeuvre d'imagination, mémoires en dix volumes ou plaquette de vers, cela est indifférent. Par-delà les "genres", une oeuvre forme un ensemble. Ce qui importe chez un écrivain - du moins chez un écrivain français -, c'est la beauté de l'écriture, la liberté du ton et le je-ne-sais-quoi qui constitue son univers propre, sa musique singulière. Cette beauté, cette liberté, ce je-ne-sais-quoi, jamais Chateaubriand n'en aura mieux possédé la plénitude diaprée que dans la Vie de Rancé, et n'eût-il écrit que ce court essai, celui-ci suffirait à conserver son nom en estime parmi les hommes. Ces fleurs jaillissant d'une pierre tombale sont peut-être le plus enivrant cadeau qu'ait fait à l'humanité la langue française."

(Gabriel Matzneff, Maîtres et complices)

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