mercredi 23 juin 2010

L'orgasme du diable

"Quand, tels des oiseaux privés d'ailes, les maisons pacifiques s'élancent vers le ciel avant de retomber sur terre sous la forme d'une poussière grise et duveteuse, on éprouve une sorte d'excitation. En tout cas, dans le maitre de la maison, nombre de poutres et de chevrons sont ébranlés. Sous les bombes, la terre est semblable à un énorme animal qui tangue. Sur son dos, un gouffre universel est près de s'ouvrir et d'engloutir dans sa béance tout ce qui, si longtemps, s'est affairé à sa surface. Le calme reviendra-t-il ? Nul ne la sait. Quand, le cerveau vrillé par une sorte de crissement d'acier, on entend le grondement froid et brûlant de la guerre qui approche, la littérature, la philosophie, l'art, tout ce qu'ont créé les mains et la raison humaine, l'homme lui-même, ce qui, hier encore, semblait un trésor, un soutien spirituel, se métamorphose à vue d'oeil en oripeaux inutiles. Tout ce qui a été écrit sur les guerres, les victoires, qui a enthousiasmé l'enfant que l'on était, révèle sa fausseté et, comme les feuilles des arbres blessés de la cour, s'en détachent le mensonge des grands mots et le voile des tromperies. Sans doute, faire à propos de la guerre ce que l'on appelle de la littérature est un sacrilège. Le guerre est un crime, elle ne mérite que des actes d'accusation. La littérature est un tissu d'arabesques verbales, un chatoiement coloré de l'imagination. La guerre est un mot unique qui s'écrit en deux couleurs, le rouge et le noir, le sang et la suie, le crime et le feu, la destruction et le chagrin. La guerre, ce sont des corps réduits, en l'espace de deux heures à des charognes. L'orgasme du diable. On sait qu'il en est le grand ordonnateur. C'est sa fête. En vérité, la guerre est une trahison. Le plus énorme mensonge, essayant de prouver sa vérité par les armes. Et, sans doute, lorsqu'elle commence, chacun, sur terre, doit s'intenter un procès à lui-même car, de cette infraction légalisée de la loi qui préside aux relations humaines, chacun d'entre nous est coupable..."

(Soultan Iachourkaev, Survivre en Tchétchénie)

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