dimanche 11 juillet 2010

Comme s'il eût traversé le monde entier

"Le lendemain matin, les sentinelles furent les premières à voir le gamin ramper avec peine, tout doucement, vers la batterie. Ils mirent longtemps à comprendre ce qui bougeait au loin, vers le désert. La chatte Manka alla d'abord en reconnaissance, elle miaula, appela le soldat Kolka Konstantinov. Il fallut du temps à Kolka pour identifier le petit visage tuméfié, à la fois inconnu et si familier. Les grands yeux secs du gamin lançaient des flammes. Il était nu, égratigné, les traces de coups étaient recouvertes de poussière, il avait des plaies aux genoux, du sang séché sur ses jambes et ses fesses malingres.

Les soldats en restèrent muets. Le gamin respirait à peine, les yeux rivés sur Konstantinov. Chourvaïev arriva et brisa le silence en disant :
- Les douchmans l'ont violé.

Konstantinov ne pouvait détourner les yeux des taches de sang sur le corps du gamin. Il se mit à trembler comme une feuille.

Quelqu'un avait prévenu le grand-père. Toute la batterie le vit traverser le pont. Le soldat Kolka Konstantinov le regarda aussi. Le grand-père s'avança lentement, il mit une éternité à arriver, comme s'il eût traversé le monde entier. Lorsque ses jambes mortes l'eurent enfin porté jusqu'à la batterie, il se pencha sur l'enfant gisant à terre et releva son corps supplicié. Il était lourd pour le grand-père, ce corps de poulet roué de coups, et Konstantinov entreprit de l'aider. Le vieil homme lui jeta un regard qui le figea sur place. Ne pouvant soulever le gamin, le grand-père le traîna par les jambes. Les talons marron du gamin traçaient une courbe dans la poussière et Kolka comprit que l'enfant était mort."

(Serguei Tutunnik, Guerre et vodka)

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