dimanche 11 juillet 2010

Ils étaient encore jeunes...

"Son ventre lui faisait mal, son coeur ardent aussi. Mais son orgueil brisé était encore vivace. Certains jours, son service dans les unités de combat ne lui pesait pas trop. Il se défendait contre les plus vieux qui essayaient de l'exploiter. Tant qu'il avait de la chance dans les raids, la guerre suscitait sa curiosité. Les balles pleuvaient dans le sable autour de son corps maigrichon : il se sentait au cinéma. Panine ne connaissait pas encore la guerre. Il ne savait pas qu'il était, lui, la cible. Il était fier de lui. Un homme fier peine à encaisser l'idée de sa propre lâcheté. Panine ne comprit pas tout de suite qu'il avait peur de la mort. Lorsqu'il le sut, il pigea que la mort était proche et qu'elle serait terrible.

Panine eut encore de la chance. Sa compagnie, non. Pendant six mois, elle avait eu le vent en poupe, elle avait été épargnée. Pendant six mois, elle avait slalomé de champ de mine en embuscade. Puis, une bande avait croisé sa route. Elle s'en était alors tirée de justesse, abandonnant aux terroristes un véhicule détruit. On avait appelé des hélicoptères, repoussé les douchs et on s'était mis à chercher les siens. On les avait retrouvés. Cinq hommes gisaient sous le rocher, décapités.

Ils étaient encore jeunes, les garçons de la compagnie de Panine, ils avaient eu du bol jusqu'à présent, et ils ne savaient pas où chercher les têtes de leurs camarades. En fouillant les environs, ils n'avaient retrouvé que les tripes. Alors, le commandant avait eu une idée. En déboutonnant les vestes des tués. il avait découvert les têtes cachées dans les ventres éviscérés. Panine, le visage décomposé, regardait cette scène, complètement médusé, car seules la beauté et l'horreur peuvent fasciner ainsi. Puis il avait dégueulé. Il avait vomi longtemps, avec effort, crachant sa jeune âme, jetant au loin sa curiosité pour la guerre, sa passion guerrière de chiot.

Il devint lâche en un instant."

(Serguei Tutunnik, Guerre et vodka)

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