dimanche 4 juillet 2010

Des scories verbales

"Je me suis fixé pour règle de ne pas me relire. À proprement parler, je ne fais pas oeuvre de créateur. Je me collette avec la guerre, avec ceux qui l'ont apportée, envoyée, amenée. Je mets en un seul tas les éclats d'obus, les nerfs déchirés et filandreux, les corps humains qui ne se relèveront plus jamais, les yeux humains sanglants de haine et de rancoeur. La façon dont je rends cela n'est pas le plus important. Il ne fallait sans doute pas commencer mais, à présent, il est trop tard. Je tente de traduire mot à mot ce que j'écris à l'intérieur de moi-même, pas plus en russe qu'en tchétchène, mais dans une langue mienne. sur le papier, cela prend des allures de fouillis. En sortant, tout se transforme en cri, soupir, fragments. Comme l'a, semble-t-il dit Stendhal : "Je frémis à la pensée que, désireux d'écrire la vérité, je ne consigne qu'un soupir." C'est en lui-même, dans la liberté de son idiome intérieur, que l'homme dit ce qu'il en est réellement. Lorsqu'il doit traduire cet "idiome" en signes écrits, il n'est plus libre. Il doit respecter une multitude de convenances élaborées par l'hypocrisie humaine et jeter sur le papier des scories verbales."

(Soultan Iachourkaev, Survivre en Tchétchénie)

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