jeudi 29 juillet 2010

La fuite en avant

Le capitalisme est une fuite en avant. C’est le principe du vélo. Le vélo ne se tient en équilibre qu’en détournant, en absorbant si je puis dire, par son mouvement, les forces latérales. Le succès continu du capital dépend d’une fuite qui, comme dans le cas du vélo, est appropriation, empiètement, accaparement. Le capitalisme est essentiellement libre de considération pour ce qu’il coûte en ressources, en humanité, en démocratie véritable, en possibilités d’avenue, en avenir même tout court, nonobstant ce qu’il permet par ailleurs. Sa machine fonctionne à crédit. Elle se nourrit de tout ce qu’elle peut prendre, dans le moment présent, de ce qui appartiendrait à plus tard – et même de ce qui ne devrait jamais appartenir, par exemple l’air, l’eau.

Ce qui est possible et lucratif peut être réalisé et le sera, d’ailleurs sans délai : ce productivisme intégral règle le principe, la direction et l’effort de l’activité politico-économique capitaliste. Le capitalisme tient une comptabilité à colonne unique. Il est comme le vélo, ne tenant pas compte des facteurs latéraux, les neutralisant et les ruinant à mesure.

Il progresse dans l’exacte mesure où il nous perd, et ce rapport hallucinant pourrait se mesurer. Il est comme un homme qui, pour se maintenir dans le luxe, devrait chaque jour hypothéquer son fond davantage.

La machine capitaliste a peu de frein hors la loi du marché. Or il se trouve que ce frein est un accélérateur.

Je parle du capitalisme privé, mais il s’agit aussi du capitalisme d’État et notamment de celui de la Chine, car tous, entreprises privées, entreprises d’État et les pays, eux-mêmes en concurrence, sont aujourd’hui pris dans le même engrenage. La loi du marché pour les pays vaut pour la chine comme pour tout autre et sans doute celle-ci se rend-elle compte que cette loi, si on veut l’appliquer au niveau international, il faut l’appliquer aussi dans une certaine mesure (toujours grandissante) à l’intérieur. De sorte que le vélo roulera éventuellement sur la terre entière.

Les nécessités de la survie économique, dans ces conditions, sont en relative contradiction avec celles de la survie tout court et elles le resteront jusqu’à ce que les deux termes de cette contradiction relative en arrivent, à échéance, à une contradiction totale, qui serait l’impossibilité même que nous prédit René Dumont.

Il est presque impossible d’infléchir ces choses, car l’économisme capitaliste n’est pas autorégulateur. Non seulement il ne l’est pas spontanément, non seulement est-ce par esprit de lucre qu’il ne l’est pas, mais il dépend objectivement des rigoureuses nécessités qui font qu’il ne peut l’être. Il est essentiellement dynamique et agissant, et donc il écarte autant que possible ce qui le réglerait pour des fins autres à partir d’une pensée. Or il commande à l’univers.

Quant à l’économisme non capitaliste, coopératives, petites entreprises, etc., il existe peu, par comparaison, et d’ailleurs comment prévaudrait-il sur le grand économisme inconsidéré ?

Ce dernier veut dégager encore davantage son champ d’action et, pour être toujours plus libre d’agir à sa guise, ce sont les gouvernements, c’est l’État, c’est la loi, ce sont les nations qu’il veut maintenant réduire. C’est aussi la culture, en mettant de plus en plus celle-ci sous son contrôle, par le moyen de son propre système, le grand capital privé, et ce à partir du pays le plus puissant, qui se trouve celui où le capitalisme règne le plus.

Le marché ne peut conduire l’humanité. Il donne l’illusion qu’il le peut, mais c’est à cause de la prospérité qu’il produit pour le présent contre l’avenir, pour une partie des peuples contre les autres, pour la richesse temporaire particulière masquant la perspective de la ruine éventuelle générale.

L’illusion dont il s’agit, pleine de récompenses immédiates et de surabondance passagère, assure la poursuite de la fuite en avant et les votes nécessaires pour qu’elle continue.

C’est une illusion centrée sur le présent, sur le moment même, comme elle se fonde sur l’irréflexion et la suppose absolue.

Elle s’appuie, dans les démocraties nanties, sur l’ordre politicien, lequel, avec le poids légitime du suffrage électoral, la garantit en fait et, en apparence, en droit.

Nous sommes pris dans un système hypothécaire complexe et généralisé, dont diverses parties constituantes profitent, et le tout est fondé en effet sur le profit, c'est-à-dire sur une richesse détournée soit de la moitié du monde actuel, soit de l’ensemble du monde futur.

La mondialisme a eu ceci de bon qu’il a révélé à nouveau l’impérialisme, le capitalisme, le libéralisme économique, leur irresponsabilité, leur menace, celle-ci plus grande que jamais, le danger de guerre, l’état de la terre, la folie de l’humanité politique, l’arbitraire dictatorial et borné des intérêts d’argent, la démocratie confisquée, la mauvaise foi du discours dominant, le funambulisme dans la direction des affaires du monde. C’est tout neuf. C’est comme au XIXe siècle. Mais en pire, parce qu’à une puissance décuplée. Mais la même. Comme une apparition.

(Pierre Vadeboncoeur, septembre 2001)

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