jeudi 22 juillet 2010

Une terrible envie d'obscurité

"Elle pose sa joue dans sa paume, effleure ses lèvres de ses doigts. Elle s'oblige à sentir ce toucher, à mesurer calmement l'effet que produit une caresse sur sa peau. La sienne ne l'émeut pas particulièrement. Mais, lorsque ces autres mains inconnues lui ont touché le bras, puis le dos, puis le visage, puis tout le reste, elles ont éteint le monde pour envahir, souveraines et brûlantes, ses espaces intérieurs. Elles ont laissé des traces. Partout. visibles et invisibles. Cela ne lui était jamais arrivé, avant. Avant. Ce temps de portes fermées que l'on ne cherche pas à ouvrir parce que l'inconnu ne se pare pas encore de suffisamment d'attraits.

Elle ouvre les yeux pour se regarder dans le noir. Elle a été si longtemps absente d'elle-même qu'elle ne sait plus à quoi ressemble son corps, n'y trouve plus aucun intérêt, grossir, maigrir, s'épaissir, s'affiner, quelle importance ? Une demi-siècle d'existence. C'est long. C'est lourd. Et ce n'est rien du tout. On a fini ses tâches principales de vie. On chemine à petits pas vers la mort. C'est tout. Cela prendra plus ou moins de temps. On vieillira peut-être avec la même impression que rien ne change sauf ce corps qui se dégrade à vue d'oeil, ces plis malencontreux, ces trous de mémoire, ces yeux filmés de cataracte (à laver dans le Gange ?), ce ventre, cette barbe, cet affaissement des chairs, ces odeurs de pourriture annoncée, et le temps, peu à peu, vous dévore. D'abord assez lentement pour que vous n'en ayez qu'à peine conscience. Puis avec une voracité de loup. Il y aura entre-temps quelques heureux événements : la naissance d'un petit-enfant, le succès du fils, son premier travail, peut-être un voyage à Dehra Dun ou dans le Sud, visiter les temples, mais tout cela ne représente que des points épars et minuscules sur la route nue qu'il reste à parcourir. La route droite, la route seule dont on voit le bout avec une clarté si crue qu'elle donne une terrible envie d'obscurité."

(Ananda Devi, Indian Tango)

Ouf, que c'est beau !

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