lundi 23 août 2010

Cet ultime refuge de la beauté, de la poésie et du rêve

"Après avoir, des années durant, retardé ma rencontre avec Venise par crainte sans doute de quelque déception, j'y suis enfin parti, une occasion s'offrant à moi d'y séjourner non en touriste, mais en voyageur - au sens que Goethe, Byron ou Stendhal donnaient à ce mot.

Je m'en suis approché le coeur battant et soudain ce fut le gracieux miracle : malgré les Américains à kodaks, les mémères en culottes courtes et les crieurs de journaux vantant les exploits de je ne sais quel astronaute, Venise, avec ses palais bâtis sur les flots, ses églises byzantines, les eaux mortes de ses canaux que fendent des barquerolles funèbres, reste la ville extraordinaire et fascinante qui semble née du rêve d'un magicien fou.

Dans la journée, l'affluence étrangère est grande, mais ne gène pas : Venise a toujours été une cité cosmopolite et vouloir, sous prétexte du "odi profanum vulgus", la réduire aux seuls Vénitiens serait une erreur. Au reste, après onze heures du soir, Venise redevient "la ville aux cent profondes solitudes" dont a parlé Nietszche. La nuit, je m'y suis promené pendant des heures au hasard des rues tortueuses, avec ma fantaisie pour fil d'Ariane, sans y rencontrer personne que des chats noctambules et des poètes de mon espèce.

Sur la place Saint-Marc, les petits orchestres pimpants jouent des musiques qui parlent de bonheur. Mais cette joie, c'est de la poudre que Venise jette aux yeux des touristes. Les initiés, eux, savent que la ville où Wagner composa Tristan et Iseult n'est pas faite pour le bonheur. En aucun lieu on ne ressent avec tant d'acuité qu'à Venise le caractère éphémère de la félicité et la solitude de l'homme.

Certes, Venise est une ville de plaisir, inquiétante et sensuelle : les paroissiens de Saint-Germain-des-Prés sont des enfants de choeur en comparaison de ceux de Saint-Marc qui, le soir venu, dansent d'étranges ballets sous l'oeil indifférent des chevaux de la cathédrale et des carabiniers aux uniformes mirifiques.

Mais le plaisir n'est pas le bonheur. Venise, la cité marine aux maléfices et aux sortilèges multiples, nous dit qu'il n'y a pas d'amour heureux ; elle nous dit aussi que le monde n'est qu'illusion et que rien n'a d'importance. Je ne sais par quelle aberration on envoie les jeunes mariés faire leur voyage de noces dans une ville où l'amour est lié irrémédiablement à la décomposition et à la mort. Thomas Mann savait ce qu'il faisait en situant à Venise l'impossible et fatale passion de Gustav Aschenbach. C'est vers le royaume des morts et non vers Cythère que voguent les gondoles qui glissent silencieusement sur les eaux noires de Venise comme la barque de Charon sur l'Achéron.

Venise demeure la dernière patrie de ceux qui goûtent encore les charmes subtils et vénéneux de la décadence. Une patrie où il est difficile de vivre, mais où il doit être doux de mourir. Une ville peuplée de fantômes, fantôme elle-même, surgie des flots comme la cité fabuleuse des légendes russes et qui y retournera le jour que la barbarie se lancera à l'assaut de cet ultime refuge de la beauté, de la poésie et du rêve."

(Gabriel Matzneff, Le défi - carnet vénitien)

Aucun commentaire: