mercredi 25 août 2010

Devoirs de vacances

"Un de nos aînés, fort illustre, me racontait qu'ayant été invité par certains à briguer un fauteuil académique et qu'ayant exprimé la crainte que cette dignité ne lui fit perdre un temps précieux en corvées littéraires et mondaines, il s'était entendu répondre : "Eh bien ! Vous ferez comme nous tous : vous travaillerez en été !"

De fait, c'est pendant la belle saison que la plupart des écrivains exercent leur curieuse industrie, car durant le reste de l'année ils ont d'ordinaire un second métier (journalisme, édition, professorat) qui dévore la majeure partie de leur temps. Certes, il y a les bourreaux de travail qui, supérieurement organisés, mènent de front leurs activités multiples ; mais il y a aussi les paresseux et, ne parlant que de ce que je connais, c'est d'eux que je traite ici.

L'autre soir, dînant avec quelques confrères en écriture et néanmoins amis, je pus constater que nous avions tous l'intention de nous enfermer en août et septembre dans quelque solitude champêtre afin d'y travailler onze heures par jour aux manuscrits que nous devons remettre en automne à nos éditeurs respectifs.

Ce ne sont pas les travaux forcés, mais ça y ressemble beaucoup, principalement lorsque le soleil brille dans le ciel de Paris et que tant de créatures de rêve, qui passent leurs vacances à l'Alliance française, sur le boulevard Saint-Michel ou à la piscine Deligny, ne demandent qu'à être séduites : "J'aimais déjà les étrangères quand j'étais un petit enfant" (Aragon)

Il suffit de lire la correspondance de Flaubert, ou celle de Dostoïevski, pour comprendre qu'écrire, c'est crucifiant. Certes, lorsqu'on a au bout de sa plume une belle phrase ou une pensée profonde, on éprouve quelque chose qui ressemble à de l'exaltation, à de la jubilation ; mais pour une telle sensation, et qui ne dure qu'un instant, que d'heures laborieuses et pénibles : ce ne sont pas seulement les enfants de chair et de sang qui sont enfantés dans la douleur.

La douleur, la douleur, vous me direz que j'exagère et qu'il ne faut pas pousser grand-mère dans les orties. Soit, j'exagère, et néanmoins il y a dans ce bel été passé à noircir studieusement des pages blanches une sorte de douleur que les écoliers astreints à des "devoirs de vacances" connaissent bien : la douleur d'être enfermé, tout seul, dans une chambre triste, alors que le monde, plein de choses merveilleuses, est là, à notre portée, et qu'il nous ouvre ses bras tentateurs.

Dilemme cruel mais nécessaire, car je n'imagine pas un écrivain qui n'aimerait pas la vie. Or, celui qui reste sans regret enfermé dans sa chambre est peut-être un sage selon Pascal, mais ce n'est pas un vivant - du moins selon que je le sens. Je me méfie des gens à tour d'ivoire, car la vie, c'est d'abord les autres, et je ne fais pas grand cas d'une oeuvre littéraire qui n'est pas continuellement nourrie, irriguée par l'expérience du réel.

L'écrivain est un monsieur qui doit savoir descendre dans la rue, écouter, regarder, aimer, haïr et, au moment où cela commence à devenir intéressant, vite remonter dans sa chambre pour y consigner ses impressions sur le papier. En vérité, c'est une curieuse gymnastique, à la fois physique et spirituelle, qui explique que les littérateurs soient souvent des gens bizarres : je demande pour cette corporation l'indulgence du jury, c'est-à-dire du public, et je retourne derechef à mes devoirs de vacances. Pourtant, pauvre de moi, le soleil brille, brille, brille."

(Gabriel Matzneff, Vous avez dit métèque ?)

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