mercredi 4 août 2010

L'autre monde des morts et des ombres

"Quelque chose de notre âme nous quitte dans le plaisir. La vue se fait moins aiguë. Nous devenons des animaux prostrés.

Le regard de prostration de la mélancolie romaine ne peut être séparé du regard latéral de la pudeur et de l'effroi. Le consul Pétrone a écrit : "Le plaisir (voluptas) qu'on a dans le coït est écoeurant et bref et le dégoût (taedium) succède à l'acte de Vénus." La volupté n'est qu'une hâte où on veut être conduit comme par enchantement. Son assouvissement plonge dans la seconde qui suit ses spasmes dans une sensation de déception non seulement en regard de l'élancement du désir qui le précédait mais en regard de la lumière, de la tumescence, de la rage, de l'elatio (du transport) qui obsédaient les heures qui le précédaient et les jours qui le préparaient. Ovide dit qu'il s'agit d'une mort qu'on fuit dans le sommeil en hâte, "vaincus, étendus sans force".

Les naturalistes nomment "période réfractaire" la période lors de laquelle les mâles, après qu'ils se sont accouplés, cessent d'être sexuellement réactifs. Les femelles ne connaissent pas de période réfractaire post coïtum. Le mouvement dépressif chez les femelles a lieu post partum. Les mâles fuient le dégoût dans le sommeil. Ils ne fuient pas : ils courent rejoindre l'autre monde des morts et des ombres."

(Pascal Quignard, Le Sexe et l'Effroi)

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