mardi 24 août 2010

Le Noël des enfants tristes

"Vivement le 2 janvier. Je ne sais rien de plus déprimant que "les fêtes de fin d'année". C'est à se tirer une balle dans la tête. Mon seul désir est de quitter Paris et ses noceurs grossiers, de me retrouver dans le silence immaculé d'une campagne perdue.

Seuls devraient célébrer Noël ceux qui en ont conservé la dimension théologique, le sens mystérique : l'incarnation du Fils de Dieu rompant la malédiction du péché originel et offrant à l'homme une possibilité de rédemption. Mais je serais assez partisan de fusiller les fêtards à cotillons et à serpentins. Oui, il faudrait fusiller les immondes.

Goethe disait que la religion était la poésie de l'humanité. Si notre civilisation est si laide, si ennuyeuse, c'est parce qu'elle est désacralisée. Triste époque que celle où le merveilleux et charmant saint Nicolas est devenu le grotesque Père Noël de la Samaritaine et des Galeries Lafayette avec sa fausse barbe de coton et son appareil photographique ; où les agapes fraternelles de la Nativité (du mot grec agapé, qui signifie amour) se sont transformées en ces répugnants réveillons où les bourgeois, coiffés de chapeaux en papier, s'empiffrent de dinde aux marrons et de foie gras.

Celui qui écrit ces lignes n'est ni un scrogneugneu moralisateur ni un homme pieux. Il serait plutôt un affreux sceptique, un anarchiste, un athée ; mais il sait quelles sont les valeurs nobles qui élèvent l'âme, réchauffent le coeur, donnent à la vie son prix et sa beauté. Il dit non à l'esprit mercantile, vulgaire et bas qui triomphe aujourd'hui. Être un polémiste atrabilaire n'a rien de drôle ; dispenser la louange et l'admiration serait certes plus agréable et plus reposant. Mais comment ne pas réagir devant le spectacle de l'ignoble ? Hurler son dégoût est la seule manière de n'étouffer pas de rage. Les médecins le savent : lorsqu'on souffre, crier est un soulagement.

Nous sommes les enfants tristes d'un monde où personne n'habite. La foule se presse et nous bouscule, mais tous ces gens qui nous entourent ne sont qu'un désert affreux. Dans le ciel, brûle l'étoile de l'espérance, mais nous avons oublié le chemin de Bethléem et nos pas qui résonnent dans la nuit froide ne mènent nulle part."

(Gabriel Matzneff, Vous avez dit métèque ?)

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