vendredi 20 août 2010

Oser être heureux...

"Pour une âme sensible, le bonheur est principalement un point d'interrogation. Cela ne signifie pas qu'il faille ordonner sa vie comme un général ordonne son armée : cela signifie que le secret du bonheur est de mettre son existence en harmonie avec ses goûts, de vivre en convenance avec sa nature, de s'attacher tout entier à satisfaire son tempérament sans se soucier du reste.

Le bonheur est donc une question d'hygiène, c'est-à-dire de détails, mais de détails qui sont l'essentiel. Nietzsche ne dédaigne pas de consacrer dans Ecce Homo un chapitre au choix de la nourriture, du lieu de résidence, du climat, des distractions, choix qu'il juge "infiniment plus important que tout ce qu'on a pris jusqu'ici au sérieux". Mais il n'y a point de règle générale dans ce domaine, car chaque âme a ses besoins particuliers : ce qui me convient peut ne pas convenir à mon voisin ; ma vérité n'est pas la sienne. La connaissance de soi est donc la première vertu que doive pratiquer celui qui est animé par le désir d'être heureux.

Si le bonheur a été, selon le mot fameux, une idée neuve en Europe, il n'est pas outré de dire qu'il l'est resté. Rien ne m'étonne plus que la faculté avec laquelle les hommes se passent de lui. À chacun de nous la vie a dit un jour : "Je ferai ton bonheur pourvu que tu saches en jouir." D'ordinaire les hommes ne le savent pas et, renonçant à vivre, se contentent d'exister. Le principal est certes qu'ils se satisfassent de leur morne végétation, mais cependant, si l'on demandait aux gens ce qu'est pour eux le bonheur, on serait stupéfié par leurs réponses : réponses d'ilotes résignés qui n'imaginent seulement pas ce que peut être la vie d'un homme libre.

Le bonheur, cette fleur exquise et rare, est un état suspect à la société bourgeoise qui y flaire un germe de trouble et les prémices des révolutions. Si je devais me convaincre que je ne suis pas un homme de droite, il me suffirait de considérer l'abîme qui sépare mon goût très vif du bonheur et la méfiance que lui témoigne la réaction.

Lorsque la droite est au pouvoir, elle impose ses tristes vertus (travail, famille, patrie), flétrit l'esprit de jouissance et exalte l'esprit de sacrifice (le sacrifice des autres, bien entendu). La droite a mal au foie et souhaite d'assujettir l'univers entier aux aigreurs de sa bile. Le mérite de la gauche, digne fille de Rousseau, est d'aimer le bonheur et de le vouloir. Pour moi, si je ne partage guère les espoirs socialistes touchant la lutte finale, je n'en souris pas et je préfère l'illusion généreuse des progressistes à l'égoïsme frileux des réactionnaires.

Les anciens ont deux conceptions du bonheur. La première, prônée par les épicuriens et les stoïciens, est un état purement négatif savoir l'absence de trouble et de douleur : c'est ce que Cicéron appelle voluptas in stabilitate. La seconde, celle d'Aristippe et de l'école cyrénaïque, est positive et active : voluptas in motu.

Je me suis souvent interrogé sur ce qui fait la douceur et le charme des soirée algéroises. D'abord, l'extraordinaire juvénilité de la rue, avec ses grappes de gosses pareils à des oranges brunies au soleil. Puis la bonne odeur de l'air, où se mèlent le parfum des corps jeunes, la senteur des arbres en fleur, les fumées des boutiques où sont frites les brochettes de mouton, les merguez... Mais surtout la tiédeur, si nécessaire à ce que Stendhal appelle "la chasse au bonheur".

Le bonheur et le froid sont antinomiques et c'est avec une horreur sacrée que, chaque année, j'entre dans la longue nuit hivernale. On peut bien me faire l'éloge des sports de neige : cela n'est rien pour moi. Affublé de lainages, je suis incapable d'être heureux. Il y a une tenue pour le bonheur, qui est la chemisette et le pantalon de toile. Et au paradis, nous serons nus.

Oui, le bonheur a pour moi le visage de ces journées passées sur la plage, où, enfoui dans le sable comme un oeuf d'oiseau sauvage, je ne suis attentif qu'à la luminosité du ciel, à la brûlure du soleil sur une peau salée, à la fraîcheur lustrale de la mer, à la sensualité insouciante des amours qui se font et se défont au hasard des étés.

Lorsque je frissonne dans le Paris morfondu de décembre, je songe pour me ragaillardir, à la vie légère, aérienne, légère, solaire, qui m'attend sous d'autres cieux. Et dès que j'en ai le loisir, je m'embarque vers les Iles Fortunées, ce royaume bienheureux de la légende orphique. Partir, le plus beau mot de la langue française. Il faut savoir partir et ne résister jamais à l'appel du bonheur. Il faut oser être heureux."

(Gabriel Matzneff, Le défi)

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