mercredi 1 septembre 2010

Cette fragile luciole

"En 1966, j'avais lu dans Le Nouvel Observateur cette phrase de Théodore Adorno : "Après Auschwitz, il n'est plus possible d'écrire un poème." La phrase était belle, mais me semblait fausse. Pourquoi l'enfer ne serait-il pas, lui aussi, une source d'inspiration poétique ? Et se taire, pour un poète, ne serait-il pas admettre le triomphe définitif de l'enfer ? Dans Les Visiteurs du soir, le coeur des amants, pétrifié par le diable, n'en continue pas moins à battre. Par-delà l'enfer, par-delà le désespoir, le Requiem d'Anna Akhmatova dit ce que fut l'horreur du stalinisme, mais il témoigne aussi de la victoire de la beauté sur la mort. Il n'y a, pour parler comme Jung, qu'une seule réponse à Job, et c'est l'incarnation.

Cela dit, l'écriture n'est pas un vice impuni. Le verbe se fait chair, soit, mais il ne se fait chair qu'afin d'être cloué sur la croix. Céline explique avec raison que, pour écrire, nous devons mettre notre peau sur la table. On ne peut prétendre donner une oeuvre véridique et, dans le même temps, opérer une brillante carrière universitaire et mondaine. On ne peut espérer gagner sur tous les tableaux. Écrire, c'est partir à l'aventure. Celui qui, dans ses livres, ose être lui-même, doit être prêt à perdre son honorabilité, sa sécurité, peut-être sa liberté, parfois sa vie. Il n'y a pas de livre brûlant sans impudence suicidaire. Tout destin créateur s'accomplit sous le double signe du risque et du sacrifice. Au bout du chemin, nous devons payer le prix.

Certes, nous aussi, nous aimons le bonheur, Nous ne sommes ni des héros ni des saints, mais des pourceaux du troupeau d'Épicure. L'art de la vie heureuse, qui est fondé sur le discernement aigu et l'égoïsme féroce, n'a pas de secret pour nous. Nous n'aimons pas assez la vie pour supporter qu'elle soit autre chose qu'une fête. Nous sommes experts dans la manière d'organiser notre bonheur, de le savourer, d'en capter les moindres instants. Nous pratiquons ce que Dima Eddé appelle joliment "la tendresse au-dessus de la mêlée". Comme les petits copains, nous marchons vers la mort à reculons.

Pourtant, le malheur nous guette, avec son sourire immuable. Nous pouvons nier le tragique, mais nous ne pouvons l'empêcher de surgir dans nos vies. Alors, c'est l'abîme. Les tenants de la loi morale veulent imaginer Sisyphe heureux. Chestov et son disciple Fondane ont dénoncé avec une juste véhémence cette imposture. La sérénité affectée du sage n'est que le mensonge de l'impuissance soigneusement masquée. Nous admirons les stoïciens, mais nous savons qu'ils se trompent, et qu'ils nous trompent. Nous ne sommes pas des Mucius Scaevola. Nous sommes des enfants qui marchons dans la nuit. Certes, quelques étoiles éclairent notre nuit : l'amour, l'écriture, l'amitié... Mais il suffit d'un souffle pour les éteindre. La vie, cette fragile luciole."

(Gabriel Matzneff, Vous avez dit métèque ?)

Aucun commentaire: