samedi 4 septembre 2010

Lucullus dîne chez Iza

"Si publier, c'est communier avec autrui, l'écriture, elle, est un art solitaire. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, fêtant mes trente ans de vie littéraire, j'ai décidé de dîner seul. "Lucullus soupe aujourd'hui chez Lucullus", comme, selon Plutarque, aimait à dire l'épicurien général romain qui, de ses conquêtes asiatiques, rapporta en Europe cette merveille qu'est la cerise.

Je ne possède ni automobile ni permis de conduire, et les restaurants où j'ai mon rond de serviette sont tous des maison où je puis me rendre à pied. Ce soir, je dîne à l'une des meilleures tables de mon cher V ième arrondissement : le Bistrot du Port, quai de Montebello.

Sous mes yeux, la rosace de Notre-Dame, et aux fourneaux la belle Iza Guyot, un des espoirs de la cuisine française. J'adore son art de mêler les épices de l'Orient aux saveurs de l'Occident, le sucré au salé, le feu aux aromates, la rigueur de la haute école aux trouvailles de son génie inventif.

Je suis un homme d'habitudes. D'ordinaire, au Bistrot du Port, je commande les raviolis d'escargots à la crème d'ail doux et au jus de persil, puis une mitonnée d'agneau confit au miel et aux raisins de Corinthe ; mais ce soir j'ai envie d'une fricassée de girolles à l'huile de truffes, et je me lèche les babines à la pensée de la canette sur lie de vin à la purée de poires épicées.

Que vais-je boire ? Je n'ai pas encore converti Les Guyot à mon vin préféré, à ma bouteille fétiche : un clavelin de vin jaune de Château-Chalon ; en revanche, elle me fait découvrir le la-tour-de-by 1991, à la robe pourpre, aux arômes de violette et de réglisse. Ce superbe médoc m'enchante, et je m'apprête à le siroter religieusement, en vrai mousquetaire."

(Gabriel Matzneff, Vous avez dit métèque)

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