jeudi 28 octobre 2010

Enfin capable d'amour

"Les intellectuels sont indécrottables. Quand, assis dans un fauteuil moelleux, les pieds dans leurs douillettes pantoufles, ils lisent chez Héraclite que la guerre est la mère, la reine, la souveraine de l'univers, ils apprécient cette pensée avec une satisfaction humaniste. S'ils savent le grec, ils s'offriront même le luxe de noter que cette traduction n'est pas assez précise, et qu'il vaut mieux dire : le combat est le père et le roi de toutes choses.

La joie de nos doctes s'augmente encore, lorsqu'ils découvrent au paragraphe suivant qu'Héraclite blâme Homère pour avoir souhaité que la discorde soit bannie de la terre et des cieux : selon le philosophe, c'est désirer la mort, puisque tout ce qui vit est le fruit de la lutte et de l'affrontement. Voilà qui est subtil. En vérité, la culture est une bien belle choses, et Héraclite un type épatant.

L'intellectuel pose alors le livre, et descend dans la rue pour faire pisser son chien. Là, un quidam le bouscule, lui vole son portefeuille et lui plante un couteau dans le ventre. Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais la vie est extrêmement mal élevée, elle se met parfois à ressembler à ce que les philosophes écrivent d'elle dans leurs livres. L'intellectuel meurt sur le trottoir, en songeant que l'éloge de la violence par Héraclite est passionnant - à condition de n'avoir pas de chien qui demande à faire pipi.

Bon, c'est entendu, tous les hommes sont frères. Cette solidarité du genre humain n'est pas pour autant une sensation que nous éprouvons de manière naturelle. Ce qui est spontané, c'est l'indifférence, ou l'agacement, ou la haine. Dans la rue, dans l'autobus, au restaurant, au cinéma, il est rare que nous ayons envie de nous jeter au cou des gens qui nous entourent. Pour un joli visage, que de faces vilaines ! pour un intelligent, que d'imbéciles ! pour un être qui respire la finesse et la bonté, que de butors et de méchants ! Nous sommes cernés par les gorilles. Nous ne leur enfonçons pas un couteau dans le ventre, parce que nous avons appris au catéchisme que cela ne se fait pas, amis nous préférerions les rencontrer au zoo de Vincennes plutôt qu'au jardin du Luxembourg. Nous ne sommes pas violents, parce que nous sommes trop bien élevés ou trop lâches pour cela, mais nous savons que cette violence sommeille en nous. L'homme peut être, s'il a eu une nurse anglaise, un animal policé ; il n'est jamais un animal bienveillant.

Le métropolite Antoine de Souroge cite la réponse d'un rabbin, survivant d'un camp nazi, alors qu'on l'interrogeait sur ses bourreaux : "La souffrance a tout consumé en moi, sauf l'amour." Si cette parole nous bouleverse, c'est parce que nous comprenons qu'elle n'est pas l'habituel baratin idéaliste sur l'amour (l'amour : le mot le plus galvaudé de la langue française), mais le cri jailli d'une expérience déchirante. Il faut avoir beaucoup prié, et souffert, et pardonné, pour accepter véritablement l'autre, pour métamorphoser la violence en tendresse, pour être - enfin - capable d'amour."

(Gabriel Matzneff, Le Taureau de Phalaris, dictionnaire philosophique)




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