samedi 23 octobre 2010

Mieux que les miracles...

"Mieux que les miracles, toujours suspects, les Béatitudes sont un éclatant témoignage de la divinité de Jésus-Christ. "Bienheureux les pauvres... les doux... les pacifiques..." Dans un monde soumis depuis le commencement des siècles à la loi des violents et des riches, seul un dieu pouvait concevoir de telles absurdités.

Le christianisme, religion pour les esclaves ? Je dirais plutôt : religion pour les inadaptés. Dans les Frères Karamazov, le Grand Inquisiteur reproche avec raison au Christ d'avoir fondé une religion aristocratique ; il lui fait grief de ne chérir "que les grands et les forts" et de mépriser la multitude, "les millions et les milliards d'âmes qui n'auront pas le courage de préférer le pain du ciel à celui de la terre". Or les aristocrates, c'est-à-dire les meilleurs, sont nécessairement des irréguliers.

Être supérieur à la société dans laquelle on vit, n'est pas un avantage, mais un handicap. Ce sont nos défauts et nos vices qui nous poussent dans le monde ; nos qualités et nos vertus qui nous perdent. "Essayez d'être libres : vous mourrez de faim", annonce Cioran et ceux qui appartiennent à la même famille spirituelle que lui, s'emploient à demeurer des hommes libres. Ils ont pour maxime souveraine ces lignes de Nietzsche : "Je me sens porté vers une indépendance idéale : il faut choisir les lieux, la société, les séjours, les livres parmi les plus élevés qui soient, et, au lieu de faire des compromis et de s'encanailler, savoir supporter les privations, sans poser au martyr."

La solitude d'une âme extraordinaire est fondée sur la haute idée que celle-ci a de son destin ; et elle porte ses fruits parce qu'elle est délibérée. "De l'exil volontaire", tel est le titre du troisième degré de l'Échelle sainte de saint Jean Climaque. L'Échelle sainte s'adresse principalement aux moines ; mais chaque homme qui se sent différent des autres, et qui veut vivre à l'écart du monde, peut y faire son miel. Il trouvera dans ce livre admirable des leçons qui fortifieront son mépris de la société, de la famille et des liens qui prétendent l'y assujettir.

Un franc-tireur ne doit pas traîner sa différence comme un boulet, mais il doit la porter comme une couronne. Une certaine presse s'est fait, par son courrier des lecteurs et ses petites annonces, une sorte de spécialité des témoignages de marginaux. Ce qui déçoit dans ces textes, c'est qu'on y sent rarement la surabondance de vie. Ces réfractaires sont des pleurnichards. Ils se veulent en marge de la société, mais avec inconséquence ils espèrent ses faveurs et souhaitent être reconnus d'elle. Pareil à ces chrétiens qui rêvent d'un christianisme qui ne serait pas crucifiant, ils aimeraient faire l'économie de l'expérience tragique. Ils crient dans le noir, et cherchent des semblables contre lesquels ils puissent se blottir, une communauté qui leur tienne chaud.

La planète est devenue toute petite, et l'État contrôle les émotions de l'individu depuis le berceau jusqu'au cercueil. Hier, dans les sociétés traditionnelles, le fou, l'idiot du village, était respecté : on voyait même en lui un messager de Dieu. Aujourd'hui, on l'enferme et on le soigne pour qu'il devienne normal, c'est-à-dire conforme. La termitière s'organise. Plus que jamais la singularité se sentira en exil sur cette terre. Mais n'en a-t-il pas toujours été ainsi ? En 1884, ayant fait imprimer à ses frais la quatrième partie de Zarathoustra, Nietzsche était dans un tel abandon qu'après avoir épluché son carnet d'adresse, il ne trouva que sept personnes à qui envoyer son livre."

(Gabriel Matzneff, Le Taureau de Phalaris, dictionnaire philosophique)

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