jeudi 18 novembre 2010

La chienne de Colomb-Béchar

"Montre-moi ton chien, je te dirai qui tu es. Une certaine petite bourgeoisie française, en supportant, que dis-je, en adorant le contact journalier, la cohabitation avec d'immondes roquets, que nous ne regardons qu'avec nausée, nous ouvre un jour sur elle-même. Il y a dans le mystique musulman Al Hallaj l'histoire d'un chien qui suivait un homme, et qui était l'âme de cet homme. Le roquet de cette petite bourgeoisie française, c'est son âme.

Je n'ai jamais vu chez une bête une abjection plus saisissante que celle de la chienne de cet aubergiste, à Colomb-Béchar. Placés dans les mêmes conditions de dégradation, l'homme et la bête ne se dégradent pas différemment. La chienne de Colomb-Béchar avait une bedaine qui traînait à terre, la patte grêle, l'oeil vide, et à la gueule la bave de la haute-idée-de-soi ; il ne lui manquait que de conduire une six-cylindres. La saleté et la prétention, ces deux soeurs, avaient noué le ruban d'un rose crasseux qui pendait à son collier ; en outre, nous allons voir qu'elle était parasite, et c'est une loi, qu'un parasite soit presque toujours habillé avec recherche. Aux repas, elle allait de table en table, percevant sa dîme sur chaque dîneur, ne manquant pas une table, méthodique comme un chevalier de la sébile, et tout ce temps remuant furieusement la queue, moins par convoitise que par bonne grâce, car, si intéressée qu'elle fût, elle "aimait" aussi, j'en suis sûr, et souhaitait d'être aimée. C'est là un trait commun à nombre de parasites : ils ont une sympathie véritable et sans calcul, au début, pour leur victime, que plus tard ils rongeront jusqu'à l'os, et mordront idem.

Aucun rebut n'arrêtait la chienne de Colomb-Béchar. S'il arrivait qu'on fît mine de la battre, sa lâcheté éclatait dans le cri qu'elle poussait sans avoir été touchée. Et dans son prompt retour, l'oeil implorant, la queue déchaînée, car sa goinfrerie vainquait sa frousse, comme la passion vainc la frousse chez les pères de famille portés sur les mineures : rien n’égale l'audace de ces messieurs terrorisés. À ce monstre il ne suffisait pas d'être vil : il était indiscret. Quand on tardait à s'exécuter, le monstre vous mettait les pattes sur la cuisse, vous grattouillait le pantalon, "faisait la scie", ou bien au contraire s'asseyait sur le derrière, pour vous montrer qu'il s'installait, et jetait de petits jappements, dont chacun voulait dire, si j'ai bien compris : "Ma fierté... Ma dignité...", enfin les mots classiques du parasite (et le comble est qu'il est souvent sincère en les prononçant). Si l'on s'obstinait, la chienne se relevait, se rasseyait, frémissait du croupion, haussait d'un ton la "scie", enfin avait ses nerfs, telle un de ces lardons de bourgeois 1931, qui déshonorent l'enfance à force d'être mal élevés, et feraient aimer le peuple même à un élu socialiste. S'il devenait bien certain que l'attaqué ne céderait pas (cas fort rare, car on cède toujours à la médiocrité, par complaisance ou de guerre lasse), alors, changement à vue. La chienne reculait de trois pas, avec une méchanceté de canon, et là, arc-boutée sur ses pattes, montrant les dents, aboyait à tout casser contre vous, comme si vous vous étiez métamorphosé en chemineau ou en Arabe, ameutait la salle à qui elle signifiait : "Regardez ce coeur de pierre, qui ne se privera pas d'une bouchée pour une malheureuse bête..." C'est le terme où en arrive tout parasite. D’abord il câline : "Mon bien cher ami..." Plus tard il exige : "Enfin, oui ou non, est-ce que je peux compter sur ces trois cents francs ? Il me semble qu'avec tout ce que j'ai fait pour vous..." À l'entendre, le parasite vous a toujours sacrifié son repos, sa carrière, son bonheur, etc. Enfin il insulte : "Votre ladrerie... votre égoïsme... Ah ! maintenant je vous connais !"

(Henry de Montherlant, Service inutile)


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