jeudi 18 novembre 2010

Le fête à l'écart

"Il faut avoir vécu de longues années dans des régions désertiques, ou seulement à l'étranger, pour sentir pleinement ce qu'est un lieu tout imprégné de christianisme à la française et de passé national. Sortant de combien ? mettons de sept années d'absence, si nos pas nous font entrer à Notre-Dame de Paris, un dimanche, pendant la grand'messe, quel saisissement !

On n'a pas encore franchi le seuil, que déjà un petit trait vous surprend et vous enchante : la vieille dame inconnue qui est entrée avant vous maintient un instant la porte ouverte, pour vous livrer passage. Vieille dame, je baise en esprit le bas de votre robe un peu fripée : la courtoisie, de nos jours, ne mérite pas moins de gratitude. On passe la porte, et on se trouve dans la vie noble. D'abord on est pris par l'odeur de la religion, qui est chaude, faite d'odeurs de cierges, d'encens et de fleurs non assez tôt jetées. Et puis, venant de quitter ces faces impudentes ou veules, ou veules dans l'impudence, qui sont de décor habituel de la rue parisienne en 1933, on est tout de suite frappé, ici, par l'air de modestie répandu sur les visages, et air qui, au musée du Capitole, distingue si nettement de leurs prédécesseurs les bustes des premiers empereurs chrétiens (la remarque est de Renan, mais il la fait en termes plutôt cruels). On voit très bien comment quelqu'un qui a l'humeur un peu haute peut accéder à une vie morale par seule horreur de la vulgarité. Dans le choeur ondoie une double féerie de formes et de symboles, que je suis avec des yeux presque neufs. Qu'on me permette de la dire ingénument.

Le grand autel disparaît sous un nuage de fumée, semblable à un autel homérique. Devant l'autel, les théories d’officiants se meuvent selon une pensée profonde, tout un système planétaire de vivants. L'évêque (c'est dimanche de Fête-Dieu) lit le missel, qu'un acolyte soutient de son front, comme ces petits pages sur le corps desquels le chevalier gisant appuie ses pieds, dans les tombeaux de la cathédrale d'Avila. Dans le choeur, au bas de la haute élancée de pierre, les enfants de la maîtrise, en surplis : une frange de neige éternelle qui aurait eu la fantaisie de n'être pas à la cime mais au pied des monts. De stalle en stalle, les chanoines chenus, dans les magnificences du grand âge, se transmettent le baiser de paix, ou bien , disant les prières, parfois ils soulèvent leur calotte, comme ferait un écrivain qui lisant la page d'un maître, tirerait son bonnet à chacune des plus belles phrases. Et moi, ravi par cette fête à l'écart, cette pompe et cette harmonie au milieu de la basse confusion qui nous entoure, cette aristocratie de sentiments et de gestes, ces êtres qui savent encore ce que c'est que fléchir le genou, ces images du respect, de la réserve et de la grâce, je baisse les yeux à la manière des diacres, afin de dissimuler à quel degré la religion me donne de plaisir, et je brûle de faire mon pas dans ce ballet.

Auprès de moi, chez les fidèles groupés dans le déambulatoire, je retrouve cet air de douceur qui m'a frappé en entrant. Je m'étonne de ces gens, et j'aime leurs vertus. Les hommes, destinés visiblement à être vaincus selon le siècle. Les femmes sans fard, c'est-à-dire dans la meilleure condition pour être aimables. Les petits blondins aux traits atténués. Ces visages français - les visages des Foucquet et des Lenain, - cette longue continuité, - cette part humaine qui n'est pas celle que j'aurais choisie si j'avais été libre de choisir, mais maintenant comme choisie, et une avec moi-même. Puissé-je ne pas la renier un jour !

Je regarde les séminaristes qui passent, aux têtes rases, aux épaules tombantes, petits paysans de Dieu.
Je regarde celui qui les conduit, et qui croit qu'au jour du Jugement il devra rendre raison d'eux.
Un homme d'armes du Moyen Age, laid jusqu'à la beauté, habillé en sacristain, promène pour des motifs mystérieux une flamme à la pointe de sa lance, déplaçant des lueurs qui alentour renforcent l'ombre.
Il n'y a pas de guet-apens dans cette ombre.
Je songe aux âmes à qui la confiance en soi ne revient qu'à la nuit tombante.
De quel coeur je donne à la bourse que tend le prêtre !
À l'extérieur de tout cela, j'éprouve un plaisir naïf à me dire que fût-ce par une obole infime, je l'appuie."

(Henry de Montherlant, Service inutile)



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