vendredi 19 novembre 2010

Nous ne sommes pas près de tourner la page

"La Proclamation royale de l'année 2003, ou la reconnaissance des torts infligés au peuple acadien pendant le Grand Dérangement au nom de la couronne britannique, est un curieux document, au discours à la fois lyrique, politique et juridique. On sort les violons avant de monter le ton et le nez. On s'apitoie sur le sort des Acadiens et des Acadiennes avant de leur demander gentiment de se taire. Le peuple acadien est interpelé, notamment, par Sa Majesté Élisabeth II, reine du Canada, une dame intelligente qui a la fâcheuse habitude de s'inviter chez nous pour nous rappeler qu'elle y est chez elle, et qui ne souhaite rien de moins "que les Acadiens puissent tourner la page sur cette période sombre de leur histoire."

Ce voeu pieux est étonnant. Comment les Acadiens pourraient-ils tourner la page d'un livre qu'ils n'ont jamais lu ? On nous a tenus dans l'ignorance pendant très longtemps, et maintenant que nous savons lire, nous ne sommes pas pour nous priver de lecture. Nous ne lorgnons aucun caillou d'aucune couronne, et la connaissance de notre Histoire ne nous incitera pas à faire tomber une tête qui porte de si jolis chapeaux. Nous sommes assez grands pour faire face au Grand Dérangement sans amertume, ni indignation ni colère. Nos mères nous ont bien élevés. Le temps a fait son oeuvre. Cela s'appelle de la maturité.

Les drapeaux acadiens ne sont pas en berne le 28 juillet de chaque année. Voilà le signe que, bien vivant, le peuple acadien se tient debout, tourné vers l'avenir et fier de son Histoire. En se rappelant les évènements du Grand Dérangement, le peuple acadien rend un hommage respectueux à ses ancêtres qui ont traversé cette tragédie et qui ont laissé la résilience en héritage à leurs enfants. Le respect que nous éprouvons envers ces hommes et ces femmes courageux qu'étaient nos ancêtres n'a rien à voir avec la nostalgie obsessive d'un pays perdu. On nous a tout volé, mais il nous reste notre mémoire. Tant que le sang battra dans nos veines, le souvenir du Grand Dérangement en sera l'écho.

N'en déplaise à ceux et celles qui veulent qu'on n'en parle plus, il existe plusieurs façons d'aborder le sujet de la Déportation, et franchement, puisque je suis un démocrate ordinaire, je les aime toutes. On la chante avec des trémolos et des mouchoirs dans nos salles de spectacle. On organise des colloques savants après l'avoir disséquée de long en large et de haut en bas. On l'ultranationalise en hurlant au génocide. On en fait des blagues ethniques, fort bien réussies au demeurant. Bref, tout le monde en reparle de manière légère ou édifiante, ou encore en trahissant sa méconnaissance de l'événement, mais surtout selon l'humeur du jour, dans ce pays dont le front "est ceint de fleurons glorieux" et dont l'Histoire "est une épopée des plus brillant exploits."

Ma profession étant celle de lecteur, je préfère laisser la Déportation parler d'elle-même, je suis à son écoute, en lisant ou relisant les écrits de ceux qui l'ont faite et commentée, ceux qui nous craignaient et nous haïssaient, qui nous observaient et nous écrivaient, ceux qu'on appelle les autres et qui sont les premiers responsables de ce crime, nos ennemis lointains d'une époque fascinante et décisive pour la destinée de l'Amérique du Nord. Des écrits qu'on peut qualifier d’apocryphes tellement les textes canoniques ont pris toute la place, ceux des Rameau de Saint-Père, Casgrain, Gaudet, Poirier, Richard, d'Arles et autres Lauvrière, tous historiens pionniers admirables, louables et respectables, certes, mais dont la rhétorique de l'époque nous a laissé bon nombre de préjugés et de mythes difficilement délogeables.

Les textes écrits en Acadie et à son sujet, de 1755 à 1763, en anglais et en français, sont autant de journaux, de lettres et de témoignages qui nous en disent beaucoup plus que les mythes, les clichés et autres images de nous-mêmes, bricolés à tour de bras par le premier survenant sympathique passé par chez nous. Des clichés orgueilleusement renchaussés, par ailleurs, et brillamment astiqués par nos propres soins le 15 août de chaque année que la Providence veut bien nous prêter.

Le document qu'on va lire est riche et parfois complexe, mais toujours captivant. C'est un essai de traduction du Journal que le lieutenant-colonel John Winslow écrivit pendant son séjour à Grand-Pré. Le Journal lui-même étant inachevé, de par sa nature fragmentée, on peut en dire autant de cette traduction première, travail ardu, mais nécessaire, un ouvrage en continuation, qu'on n'arrivera sans doute jamais à terminer complètement. Mais il faut bien admettre un jour que le résultat est suffisamment lisible pour procéder à une première publication.

N'étant ni historien ni traducteur de formation, j'ai tenu à traduire le texte aussi littéralement que possible, en respectant le souffle et l'allant de la phrase originale. Les documents écrits en français à la même époque possèdent aussi ce long souffle.

En ce qui concerne les militaires anglo-américains, chaque responsable est nommé par son grade, son prénom et son nom au complet, du simple soldat à l'officier le plus haut gradé. C'est le parti pris du militant des droits humains que je suis. Les responsables d'un crime doivent être nommés.

J'estime que ce n'est là qu'une première étape d'un travail de longue haleine et que cette étape est prête à être partagée. D'autres documents contemporains du Journal de John Winslow méritent aussi toute notre attention, car leur contenu est beaucoup plus costaud que celui de la Proclamation royale de 2003.

Avec tout ce qu'il nous reste à lire et à traduire en français, nous ne sommes pas près de tourner la page."

(Serge Patrice Thibodeau, Journal de John Winslow à Grand-Pré)

Aucun commentaire: