samedi 18 décembre 2010

Le ressentiment et la peur

"Un glissement subtil agite l'âge industriel, entre l'humanisme rassurant et conquérant des Lumières, qui proclame justement la fin de la loi du plus fort, et la montée sourde de l'angoisse portée par le libéralisme en tant que rupture non assumée avec la pensée des Lumières. Deux visions du monde s'affrontent et c'est de ce combat de géants que naîtra au vingtième siècle ce qu'il faut bien concevoir comme une "guerre civile", mondiale plus qu'européenne, d'ailleurs. Face à l'émergence dévastatrice de cette théorisation de la violence des rapports sociaux, au renoncement des solidarités et à la privatisation du monde qu'offre le libéralisme, les hommes continuent néanmoins à maintenir leur ralliement au rôle de l'État arbitre, garant du respect des droits naturels, à l'État protecteur qui construit un droit positif à opposer à la loi du plus fort. 

L'esprit des Lumières s'est construit dans l'opposition à l'absolutisme et à l'obscurantisme religieux, à la loi du plus fort et à l'étouffement des libertés par la soumission aveugle à la religion. Le ressentiment des humiliés devant l’oppression est un premier objet émotionnel à l’origine de la violence de masse. Il plonge dans les plus profondes et les plus anciennes douleurs de l'homme, comme celui qui anima Spartacus ou les paysans allemands du seizième siècle, celui qui, en France en 1789 ou en Russie à partir de février 1917, répandit la "grande peur", et vit les manoirs et les symboles séculaires de l'oppression des masses partir en fumée dans un déchaînement trop longtemps contenu de violence et qui avait si peu à voir en lui-même avec quelque théoricien jacobin ou bolchevik. Un tel ressentiment a toujours été le moteur des révoltes, des révolutions. Mais la rupture libérale finit par en permettre l'effroyable déchaînement à l'époque contemporaine.

Comme l'a montré Orlando Figes, la révolution russe fut une immense jacquerie et février 1917 instaura un chaos qui ne cessa qu'au cours de 1922, avant que Staline ne relance le processus de guerre civile en s'attaquant de front aux paysans en 1929. Les bolcheviks récoltèrent le fruits de ce chaos, mais ils n'en furent nullement à l'origine. Ils assistèrent éberlués au déchaînement aveugle d'une violence suscitée par le ressentiment profond envers l'ancien régime criminel. Dans un monde niant l'esprit des Lumières - la Russie du très réactionnaire Nicolas II -, le ressentiment devenait avec la peur l'un des moteurs de fond de l'histoire. Ce ressentiment, dont Marx pensait qu'il emporterait l'ordre bourgeois, allait mettre en branle des vagues de violence inouïes et d'autant plus terrifiantes qu'elles se nourriraient aussi de la dynamique de contre-révolution radicales. Une humanité inquiète, en colère, furieuse, chercha à restaurer ce contrat social à peine entrevu et dont finalement les libéraux voulaient la priver en le vidant de certaines de ses clauses les plus sécurisantes. L'expérience communiste fut aussi, au-delà du ressentiment qu'elle accompagna en l'instrumentalisant souvent, une tentative pour reconstituer l'espace social, une tentative de restaurer, à travers un État fort, ce contrat rompu. Et même si Marx ou Lénine prophétisait la fin de l'État pour mieux parvenir à la démocratie, l'expérience communiste aboutit partout où elle fut menée à des États forts, à des dictatures porteuses d'entreprises qui se révélèrent très vite diversement criminelles et constituèrent des réactions évidentes à la rupture qu'Adam Smith et ses successeurs avaient introduite dans l'histoire. Car la violence révolutionnaire n'est pas gratuite ; elle est l'expression d'un ressentiment envers une violence antérieure, et d'autant plus violente que l'oppression dont elle cherche à affranchir les masses fut elle-même violente, comme un retour de balancier qui ira d'autant plus loin dans un sens qu'il a été loin dans l'autre. Elle est d'autant plus terrible qu'elle affronte des mouvements contre-révolutionnaires sans pitié et que s'enclenche la logique de la guerre civile.

La peur est le second objet émotionnel qui accompagne la violence de masse. elle résulte de la logique de rupture entre le libéralisme et les théories du contrat faisant de l'État le garant de la protection des individus, le rempart contre la loi du plus fort, face à l'horizon dans lequel l'État s'efface au bénéfice des relations individuelles de concurrence. La peur résulte de cette soudaine liberté, qui n'est plus conditionnée, si ce n'est par une simple croyance non démontrée - voire mystique - en sa capacité exclusive à transcender les penchants sombres de l'humanité et à apporter le bonheur par l'accumulation des richesses. Car le libéralisme est un objet hybride qui a ses savants mais aussi ses imprécateurs, ou encore ceux qui cherchent à en faire un concept sociopsychologique fondé sur la conception smithienne de la "sympathie". Si le libéralisme est censé libérer l'homme, ce n'est sûrement pas de ses peurs. Peur de l'Autre, par définition concurrent. On se replie alors sur ce qu'il reste de "solidarité" ; la lutte de tous contre tous se joue désormais entre les nations. De ce climat de peur généralisée - peur d'être éliminé de la compétition, effacé, broyé, peur du pauvre qui se sait désormais perçu comme un obstacle plus que comme un problème, peur d'être subjugué par d'autres nations prédatrices - naît, soutenue par une frauduleuse interprétation naturaliste des relations humaines et politiques, l'idée de purifier, de frapper avant d'être frappé, de détruire plutôt que d'être détruit...

De ce fatras idéologique dominé par la peur, puisant dans ce darwinisme social qui prône l'élimination des pauvres et des faibles par inertie ou par eugénisme, et par un racisme maladif, qui se cristallisera sans surprise dans l'antisémitisme, point de ralliement évident des nationalistes européens depuis la fin du dix-neuvième siècle, naissent aussi le nationalisme moderne, émotionnel, aiguillonné par la compétition - si éloigné du patriotisme des Grecs - et un racisme dit "scientifique". De cette régression manifeste, de cette négation de l'esprit des Lumières, qu'a constitué la rupture libérale, naît la Première Guerre mondiale, aussitôt perçue d'ailleurs comme une négation de l'humanité. Mais du grand massacre, de Verdun et de la Somme, allait surgir une peur encore plus intense : celle de l'anéantissement par la mort mécanique, industrielle. De cette peur allaient émerger à leur tour les fascismes et le nazisme, produits de sociétés traumatisées par l'inutilité du massacre de 1914 et l'injustice de 1919, restées tout entières tournées, malgré les efforts de Wilson ou de Briand, malgré le pacifisme et l'esprit de Locarno, vers la compétition des États, des peuples, des races. Comme si la boucherie métallique n'avait au fond fait qu'exacerber la peur, l'avait muée en une terreur seulement capable d'engendrer des massacres à l'ampleur plus inconcevable encore."

(Thierry Camous, La violence de masse dans l'Histoire)




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