lundi 31 janvier 2011

Les effets pervers de la modernité

"Pour l'homme ordinaire, le dynamisme de la société moderne, ses incessants réaménagements et changements de perspective, ne sont pas toujours faciles à vivre. Ils supposent un effort constant d'adaptation, de révision des anciennes valeurs, des anciens modes de vie, des anciens codes de comportement. Sous peine d'être dépassé et rejeté dans les marges, chacun doit être sans cesse attentif à ce qui surgit, se plier à des nouveautés, qui ne sont pas toujours les bienvenues et qu'il faut faire l'effort d'assimiler et de comprendre, il est sans cesse assailli par de nouveaux problèmes auxquels il n'est pas préparé et auxquels il fait face plus ou moins adroitement. Et cet effort constant a pour enjeu la réussite même de sa vie. Dans la société traditionnelle, chacun arrivait au monde avec une place assignée d'avance, bonne ou mauvaise, dont il n'était pas responsable. Dans la société moderne, chacun doit faire lui-même sa place, conquérir son propre espace. En cas d'échec, quelles que soient les circonstances, il ne peut échapper au sentiment de sa propre responsabilité.

Sans doute bénéficie-t-il d'un confort matériel très supérieur à celui d'autrefois, mais il le paie d'un inconfort psychologique croissant. Dans la société traditionnelle, les contraintes sociales sont imposées à chaque individu par le groupe ou ses représentants : si lourdes soient-elles, elles lui restent extérieures et n'affectent pas sa liberté d'esprit. Dans la société moderne, comme l'a fait observer Norbert Elias, les contrainte sociales sont intériorisées : chacun doit se les imposer à lui-même, chacun doit restreindre de lui-même sa liberté. D'une "culture de la honte", essentiellement sociale, on est passé à une "culture de la culpabilité", beaucoup plus privée et qui engage beaucoup plus profondément le sujet. Celui-ci est soumis à une tension constante, dont l'intensité est évidemment très variable selon les personnes et les situations, mais à laquelle nul n'échappe, et qui engendre un sentiment généralisé d'insécurité et d'angoisse existentielle - le montée des troubles mentaux semble témoigner de cette fragilité psychologique accrue des sociétés modernes, et aussi la fréquence accrue du suicide, qui reste un phénomène rare dans la plupart des sociétés traditionnelles.

Tout cela pour dire que la modernité est loin de faire l'unanimité au sein même des sociétés où elle est née. Autant elle est saluée et prisée pour ses bienfaits matériels, autant elle est vilipendée pour les effets pervers dont elle s'accompagne. Il ne faut donc pas s'étonner si toute une partie de l'opinion la subit à son corps défendant et garde sous une forme ou une autre la nostalgie d'un passé souvent idéalisé, où l'existence semblait moins tendue et moins problématique.

D'autre part, la modernité n'affecte pas également tous les domaines : elle avance au rythme des rapports marchands, contournant certains secteurs, certaines régions, en sorte que des îlots plus ou moins étendus d'archaïsme subsistent un peu partout, où les anciennes structures et les anciennes mentalités résistent et survivent aux transformations. L'ancienne culture holiste est peu à peu repoussée aux marges, mais elle reste encore présente en arrière-plan, comme en témoigne notamment la survivance des mouvements politiques néo-traditionalistes, monarchistes, intégristes, etc., dont l'influence est marginale en temps ordinaire, mais peut se gonfler démesurément en période de crise."

(Pierre Clermont, De Lénine à Ben Laden, la grande révolution antimoderniste du XXième siècle)

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